Une autre manifestation de l’aveuglement dans l’enseignement supérieur

Réponse à Eve Séguin et Julius Grey

Volume 10, Numéro 1, 13 décembre 2017

Une autre manifestation de l’aveuglement dans l’enseignement supérieur

Samuel Cossette, délégué étudiant sur le Conseil d’administration de l’UQAM et étudiant à la maîtrise en études médiatiques; Fabien Dumais, professeur en médias et communication sociale, Université du Québec à Trois-Rivières

Dans leur texte intitulé « Une autre manifestation du néolibéralisme dans l’enseignement supérieur » et publié dans l’édition du 22 novembre 2017 du journal Le Devoir, Eve Séguin et Julius Grey s’en prennent, non sans raison, au néolibéralisme dans l’enseignement supérieur. Aussi, ils en profitent pour dénoncer, avec un manque patent de sensibilité envers les victimes potentielles, que la suspension de Gilbert Sicotte, un professeur au Conservatoire d’art dramatique, est illégitime. La réponse d’Alexie Labelle, publiée le 24 novembre suivant, répond à cet aspect dans une texte intitulé « Le harcèlement est un enjeu bel et bien réel ».

Cependant, Séguin et Grey s’intéressent au fond très peu à cette affaire. Le cœur de leur texte énonce plutôt de façon pêle-mêle de nombreux préjugés, tirés d’une « psycho-pop » ambiante chez des professeurs et professeures paternalistes, selon laquelle les « jeunes » seraient des « enfants-roi » qui demandent tout et ne veulent pas fournir les efforts pour penser. Rien de nouveau ici. Que de la nostalgie refroidie :  « cette génération aurait tout cuit dans le bec, aurait tout pour elle, elle serait trop molle, trop sensible ».

Il est désolant que leurs critiques soient pour la plupart le fruit d’une pensée foncièrement réactionnaire, qui tend à banaliser le harcèlement au nom d’une socialisation infantilisante et surprotectrice. Car à trop vouloir dénoncer l’infantilisation des adultes et non ce qui la crée, on prend l’effet pour la cause, on en fait un problème alors qu’il s’agit d’un symptôme.

Explosion du nombre d’étudiants avec des problèmes de santé mentale? Cela serait supposément dû à la surprotection et à l’infantilisation. Rien à voir avec le fait que les étudiants aujourd’hui doivent travailler trois fois plus d’heures qu’il y a trente ans pour payer leur études, ou que les critères d’entrée sur le marché du travail sont si élevés que les exigences de performance deviennent insoutenables…

Autre point soulevé dans leur texte, le supposé règne de la « politique identitaire ». Encore : surprotection et infantilisation. Surtout pas parce que des dizaines de groupes marginalisés – ethniques, culturels, sexuels ou autres – sentent, avec raison, le besoin de s’affirmer et de pointer du doigt les dynamiques qui les oppriment directement.

Des professeurs avec des comportements violents se font réprimander? La faute des « fragiles créatures » étudiantes, tel que noté dans le texte. N’effleurez surtout pas la pensée que c’est plutôt parce qu’on a compris que crier et insulter les gens ne formait pas un cadre d’apprentissage bienveillant!

Pour une réelle critique du néolibéralisme dans l’enseignement supérieur

La lecture du texte d’Eve Seguin et Julius Grey est assez attristante. Il y est certes dénoncé un problème réel, soit celui de la logique néolibérale dans l’enseignement supérieur. Mais en s’empêtrant dans des préjugés et en accusant une tranche de la population à coup d’exagérations, ils mettent à mal la pensée critique dont ils se targuent pourtant. Même les services à la population étudiante, dont le soutien psychologique, professionnel et aussi médical, seraient le fruit de l’infantilisation et de la quête de validation des étudiants.

Tout cela transpire la mauvaise foi.

Il y a pourtant lieu de discuter sérieusement des « manifestations du néolibéralisme dans l’enseignement supérieur ». Les logiques de compétition et d’individualisation, tout d’abord.

Les universités se battent entre elles pour la « clientèle étudiante », à coup de programmes clonés sur ceux de leurs « compétitrices » et de pavillons satellites. Pensons au cas du HEC Montréal, qui investit des dizaines de millions – avec l’aide du gouvernement – pour ouvrir un nouveau pavillon avec des cours de gestion et de finance directement à côté de l’École des sciences de la gestion de l’UQAM.

Fini les projets communs, les subventions partagées, la collaboration. Tout est sous forme de concours, et autant les communautés étudiantes que professorales doivent se battre entre elles pour obtenir des bourses ou du financement.

Les logiques de performance et de quantification, ensuite. À bas la réflexion : ce qui compte, c’est le nombre de publications, la quantité de chaires de recherche, les critères « d’excellence » inventés pour plaire aux gestionnaires. On impose une productivité à tout prix, calculée à partir de critères arbitraires, et l’on s’étonne par la suite que les professeurs, professeures d’université et les étudiants, étudiantes des cycles supérieurs soient parmi les personnes les plus touchées par le burn-out.

Clientélisation, marchandisation, privatisation : ces dynamiques sont à l’œuvre depuis des années, et les universitaires, ne nous le cachons pas, y participent pleinement, parfois malgré eux, parfois volontairement. Il conviendrait à tout le moins que la communauté de l’enseignement supérieur se questionne sur ses actions.

Vers une sortie commune des dynamiques d’infantilisation des adultes

Il y a bel et bien une aliénation néolibérale au sein des institutions d’enseignement supérieur. Et la thèse de l’infantilisation des adultes, par les dynamiques qu’elle entraîne, n’est pas d’emblée à rejeter. On infantilise en effet quand on empêche les gens de s’autonomiser, de chercher à s’émanciper d’un système normatif par l’atteine d’un « état de majorité » citoyenne. Or, il nous semble clair que le texte initial, bâti sur des jugements aux fondements douteux, reconduit aussi une attitude partenaliste, dont l’infantilisation des adultes est peut-être son corollaire.

Si l’on souhaite bâtir une critique constructive, à partir de l’analyse des conséquences du néolibéralisme dans nos institutions, il convient de le faire en mobilisant l’ensemble des citoyens, sans jeter le blâme sur des personnes que l’on enferme dans des catégories générationnelles arbitraires et surtout sans attaquer la crédibilité des demandes et revendications qu’on ne saurait déligitimer qu’au nom de valeurs elles-mêmes questionnables.

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