Reductio ad radicalum

Volume 10, Numéro 1, 30 avril 2015

Reductio ad radicalum

Benjamin Pillet - étudiant au doctorat en science politique

« Quarante ans de contre-révolution triomphante en Occident nous ont affligés de deux tares jumelles, également néfastes, mais qui forment ensemble un dispositif impitoyable : le pacifisme et le radicalisme. (…)

Des décennies de pacification des masses et de massification des peurs ont fait du pacifisme la conscience politique spontanée du citoyen. (…) En réponse à cela, les milieux révolutionnaires ont sécrété, en guise d’anticorps, la figure du radical – celui qui en toutes choses prend le contrepied du citoyen. À la proscription morale de la violence chez l’un répond chez l’autre son apologie purement idéologique. Là où le pacifiste cherche à s’absoudre du cours du monde et à rester bon en ne commettant rien de mal, le radical s’absout de toute participation à «l’existant» par de menus illégalismes agrémentés de «prises de position» instransigeantes. Tous deux aspirent à la pureté, l’un par l’action violente, l’autre en s’en abstenant. Chacun est le cauchemar de l’autre. (…) C’est que pacifistes et radicaux sont unis dans un même refus du monde. Ils jouissent de leur extériorité à toute situation. Ils planent, et en tirent le sentiment d’on ne sait quelle excellence. Ils préfèrent vivre en extraterrestres – tel est le confort qu’autorise, pour quelque temps encore, la vie des métropoles, leur biotope privilégié. (…)

Quiconque se met à fréquenter les milieux radicaux s’étonne d’abord du hiatus qui règne entre leurs discours et leurs pratiques, entre leurs ambitions et leur isolement. Ils semblent comme voués à une sorte d’auto-sabordage permanent. On ne tarde pas à comprendre qu’ils ne sont pas occupés à construire une réelle force révolutionnaire, mais à entretenir une course à la radicalité qui se suffit à elle-même. (…) La petite terreur qui y règne et qui y rend tout le monde si raide n’est pas celle du parti bolchévique. C’est plutôt celle de la mode, cette terreur que nul n’exerce en personne, mais qui s’applique à tous. On craint, dans ces milieux, de ne plus être radical, comme on redoute ailleurs de ne plus être tendance, cool ou branché. Il suffit de peu pour souiller une réputation. On évite d’aller à la racine des choses au profit d’une consommation superficielle de théories, de manifs et de relations. La compétition féroce entre groupes comme en leur propre sein détermine leur implosion périodique. Il y a toujours de la chair fraîche, jeune et abusée pour compenser le départ des épuisés, des abîmés, des dégoûtés , des vidés. (…)

Laissons donc le souci de la radicalité aux dépressifs (…) et aux ratés. La véritable question pour les révolutionnaires est de faire croître les puissances vivantes auxquelles ils participent, de ménager les devenirs-révolutionnaires afin de parvenir enfin à une situation révolutionnaire. (…) Dans cette époque, il faut considérer le tact comme la vertu révolutionnaire cardinale, et non la radicalité abstraite; et par « tact » nous entendons ici l’art de ménager les devenirs-révolutionnaires. »

                                                                                                                                                                                                                                                                                   Comité invisible, À nos amis.


                Ce qui interpelle, après ces quelques semaines d’une grève au mieux laborieuse, au pire mourante, est sans aucun doute l’entrain avec lequel deux camps sûrs de leur bon droit ont endôssé, une fois encore, leurs habits de parfaits ennemis. À notre droite, l’administration centrale, toute de blanc vêtue, représentée par Robert Proulx (dit « El Pompier Pyromane ») et Lise-Louis-XIV-Bissonnette (« l’UQAM, c’est moi! »); à notre gauche, parés de leurs oripeaux noirs comme des soutanes, une poignée d’étudiantEs dont la radicalité est le modus vivendi. Ready to ruuuuuuuumble! Médusées, les composantes du reste de l’université, profs indécisEs, supporters de la grève, employéEs de soutien, grévistes et non grévistes, assistent à ce combat de coqs maintes et maintes fois rejoué, d’une banalité écrasante. Le moral est bas, les paris timides. Certes, les coups sont pour certains plus douloureux ou mieux placés qu’à des occasions antérieures; c’est qu’à force de répéter la même valse, on finit par améliorer son jeu de jambes, et surtout par savoir où frapper pour faire mal. Mais le schéma reste le même et se résume en un mot : radicalité.

L’administration se frotte les mains de la radicalité dans la répression que le gouvernement Couillard lui a tacitement autorisé à employer pour mater toute forme de contestation à l’ordre existant, bourgeois et libéral. Les apprentis révolutionnaires se félicitent presque de cette répression ramenant une grève à portée publique dans l’espace privé (mais par eux mieux maîtrisé) des murs de l’UQAM. La binarité radicale peut de nouveau se dérouler dans tout son simplisme, permettant ainsi aux radicaux de chaque bord de démontrer qu’ils seront plus intransigeants encore que leurs adversaires; une quelconque possibilité de discussion entre les grévistes et l’administration se présente? Mieux vaut refuser instantanément toute participation à cette amorce et accuser ceux et celles qui y assistent de scabs, snitches, et autres noms d’oiseaux. Il le faut bien, puisque après tout, nous sommes en guerre. Ce qui surprend, en revanche, dans cette reconnaissance du statut guerrier des luttes en cours, c’est l’absence paradoxale d’un nécessaire corollaire au combat : la stratégie. À l’absence de volonté – légitime, par ailleurs – de négocier, il fallait ajouter le refus de parlementer, même si cela inclut le fait de sacrifier un accès par la petite porte à des renseignements et des informations pourtant utiles voire nécessaires s’il s’agit réellement de préparer une riposte efficace dans la lutte qui nous oppose à l’administration et ses kapos.
Il est à se demander d’ailleurs si les radicaux de tous bords ne préfèrent pas l’échec de la grève à son éventuelle transformation, quitte à la saborder plutôt que la laisser partir de sa belle mort. Ainsi, aucun risque que l’opposition bichromatique entre deux camps plus fantasmés que réels ne laisse place à une succession de nuances de gris.

En établissant ce constat somme toute banal concernant les grèves à l’UQAM, il ne s’agit pas, évidemment, de pousser touTEs les grévistes dans les mêmes cordes; même parmi les étudiantEs les plus engagéEs dans les levées de cours et la mobilisation sur le terrain, les « radicaux » sont une minorité. Une poignée certes confortée dans sa vertu révolutionnaire par la terreur qui préside aux liens amicaux qui la soudent, mais une poignée néanmoins. Qu’on ne confonde pas non plus ce constat avec le rejet de toute critique de fond des rapports de pouvoir présents à l’université. Reconnaître la binarité dans laquelle l’administration et ses chiens cherchent à enfermer l’action collective étudiante est essentiel. Reconnaître également l’absence générale de pouvoir étudiant dans les prises de décision (mis à part quelques rares instances comme les comités d’organisation de programme) est nécessaire si l’on désire construire un mouvement et une opposition efficace. Mais ce n’est qu’un premier pas, sur lequel seuls les radicaux désirent s’arrêter. Radicaux étudiantEs et radicaux administrateur-rice-s s’entendent d’ailleurs parfaitement sur ce point. Pour les unEs cela implique que toute solution au conflit est inenvisageable sans la destruction pure et simple de l’administration; pour les autres, que toute voie de sortie ne se fera que par l’éradication des éléments contestataires puisque leur utilité serait inexistante. Aucun n’a tort, mais aucun non plus ne peut avoir raison. À moins évidemment de revendiquer la destruction du modèle universitaire dans le premier cas (ce qui peut évidemment se défendre) ou, dans le second, de faire de l’université une machine dénuée d’auto-critique, propulsée à l’autorité aveugle et au cash. Aucune de ces deux solutions ne peut cependant advenir sachant que chacun de ces deux camps est pris dans une dépendance misérable vis-à-vis de l’autre. Eux seuls bénéficient du statu-quo, qu’ils ne cherchent à dépasser qu’en théorie. Ce dépassement constitue pourtant l’objectif de l’écrasante majorité des grévistes : formuler des alternatives, construire des possibles et sortir du corporatisme universitaire. Créer du réel en somme, ne serait-ce que pour y trouver notre place, loin de la course à la radicalité dont la raison d’être est aussi stérile, destructrice et contre-révolutionnaire qu’une course à l’armement.

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