Au-delà de la gratuité scolaire

Manifestation de l’ASSÉ 2007 (Antoine Rivard)

En juin dernier, le gouvernement Charest communiquait à la population sa décision de piger, au cours des cinq prochaines années, 95 M de dollars supplémentaires dans les poches des étudiant-e-s afin de pallier partiellement au sous-financement structurel chronique dont souffre depuis plus de dix ans le système d’instruction postsecondaire québécois. Face à ce nouvel assaut néolibéral, susceptible de réduire considérablement l’accessibilité aux études supérieures, les associations étudiantes les plus combatives et progressistes, regroupées autour de l’Association pour une Solidarité Syndicale Étudiante (ASSÉ), n’ont pas tardé à appeler le mouvement étudiant a déclencher une nouvelle grève générale.

À l’heure où, partout au Québec, la mobilisation commence à s’organiser sur les campus, il me semble essentiel d’attirer l’attention de mes camarades sur deux aspects déterminants de la lutte à venir : d’une part la nature des revendications que nous porterons sur la place publique, face aux médias et au gouvernement ; d’autre part les projets alternatifs et la vision du monde que nous proposerons à la population.

Nos revendications

Passons rapidement sur les revendications que mettront de l’avant les dirigeants technocrates des fédérations étudiantes universitaires et collégiales : encore une fois, ceux-ci risquent fort de se concentrer au mieux sur le retour du statut quo ante (un pseudo gel truffé de frais afférents), au pire sur l’obtention d’une énième entente à rabais (précaire et provisoire, négociée en catimini avec le gouvernement). Attardons-nous plutôt à identifier les priorités que nous, partisans d’un syndicalisme de lutte participatif et démocratique, souhaitons établir dans notre combat en faveur de l’accessibilité au savoir.

Au cours des derniers mois, l’ASSÉ a travaillé d’arrache-pied pour tenter de développer et diffuser un contre-discours essentiellement centré sur l’opportunité d’abolir tous les droits de scolarité et tous les frais afférents pour garantir la gratuité scolaire à tous les niveaux. Dans un contexte où économistes, éditorialistes, politiciens, patrons et recteurs unissent leur voix pour chanter les vertus d’un dégel des frais sur toutes les tribunes, le martèlement de cette revendication s’avère tout à fait légitime. Cependant, dans la mesure où cette stratégie éclipse d’autres revendications autrement plus prioritaires, le mouvement de grève risque d’obtenir peu d’appuis et de demeurer plutôt embryonnaire.

Pour éviter ce scénario et rallier à notre cause l’ensemble des étudiant-e-s et de la population, nous ne devons pas nous leurrer : la lutte contre l’endettement étudiant et pour l’accessibilité à un savoir de qualité ne passe pas seulement par l’instauration de la gratuité scolaire. Elle passe d’abord et avant tout par un régime de bourses adéquatement financé. En effet, les frais de scolarité et autres frais afférents, malgré leur croissance exponentielle, ne représentent pas, à l’heure actuelle, le principal obstacle à l’accessibilité aux études. Bien que non négligeables, ceux-ci ne constituent pas encore, en eux-mêmes, la principale source d’endettement des étudiants les plus pauvres, soit les bénéficiaires du système d’aide financière qui ne sont pas soutenus financièrement par leurs parents, qui doivent assumer un loyer ou qui ont des enfants à charge. Pour ces étudiants désavantagés économiquement, qui peinent à joindre les deux bouts, ce sont plutôt les coûts cumulés du loyer, de l’épicerie, des titres de transport, de la garderie et des soins de santé non couverts par l’assurance-maladie qui posent problème. En fait, dans la plupart des cas, la part du budget consacré à la consommation de ces biens et services dépasse largement celle qui est dédiée à payer les frais de scolarité.

Ainsi, au-delà de la gratuité scolaire (dont l’instauration, il est vrai, pourrait quand même permettre aux étudiants vulnérables de souffler un peu), c’est surtout le régime déficient d’Aide financière aux études qu’il convient de revoir et de bonifier massivement et de toute urgence. En effet, comme le Comité Consultatif sur l’Accessibilité Financière aux Études (CCAFE) le faisait récemment remarquer à la ministre Courchesne, entre 1994 et 1999, et depuis 2003, l’Aide financière aux études n’a pas été indexée au coût de la vie. Pis encore, on ignore toujours ce qui attend les bourses des bénéficiaires de l’aide financière lorsqu’en 2008-2009, la Fondation des Bourses du Millénaire mettra fin aux versements qui, en vertu de l’entente conclue entre les fédérations étudiantes et le gouvernement en 2005, pallient provisoirement au sous-financement provincial en matière d’éducation. Dans ce contexte, il ne fait donc aucun doute que pour demeurer crédible, notre mouvement devrait d’abord et avant tout s’employer à réclamer des bourses plus accessibles et plus importantes pour soutenir solidairement et à long terme les plus vulnérables d’entre nous.

Projets alternatifs et vision du monde

Par ailleurs, pour régler à la source les problèmes d’accessibilité aux études postsecondaires, nos associations devraient aussi évaluer l’opportunité de réclamer à leur tour davantage d’investissements dans le réseau primaire et secondaire d’écoles publiques afin d’augmenter le soutien aux élèves en difficulté, d’améliorer l’aide aux devoirs et de contrer le décrochage scolaire dans les milieux moins favorisés. En outre, pour alléger la pression sur le budget des étudiant-e-s au statut économique précaire et réduire leur dépendance et leur vulnérabilité face aux décisions arbitraires des marchés et de l’État, nous devrions sérieusement envisager l’établissement de coopératives autogérées d’habitation ou d’alimentation à prix modiques près des campus et soutenir systématiquement les initiatives populaires en faveur de la construction de nouveaux logements sociaux.

Aussi, face aux pressions toujours croissantes qu’exerce le marché pour limiter ou influencer nos apprentissages (publicités et ententes d’exclusivité avec les institutions en échange de financement, pressions en faveur de la recherche appliquée, commandites de locaux de classe, financement de chaire de recherche ou de programmes par l’entreprise privée, hyperspécialisation de la main d’oeuvre qualifiée, etc.) il est primordial que nous résistions et que nous affirmions haut et fort notre désir de vivre une éducation critique, polyvalente, humaniste et écologiste. Quel intérêt présentent des études postsecondaires, même pleinement accessibles, si au bout du compte celles-ci ne permettent que la reproduction et la cristallisation des hiérarchies, de l’autoritarisme, des rapports d’exploitation, des situations de violence, des pratiques, des valeurs et des discours dominants ? Quel est le sens d’une démocratisation des savoirs qui, loin de mener nos communautés à un mieux-être collectif, entraîne une accumulation toujours plus indécente de capital, aux conséquences écosystémiques et sociales dévastatrices ?

Pour éviter de sombrer dans l’absurde, notre mouvement de grève en faveur d’une plus grande accessibilité au savoir doit donc non seulement se montrer solidaire des autres mouvements sociaux, qu’ils soient communautaires, écologistes ou syndicaux, mais également remettre en question l’ensemble du système économique duquel nous et nos institutions d’enseignement sommes complices. Nous ne devrions jamais cesser de questionner publiquement la légitimité du cadre d’existence que nous nous sommes imposés au fil de l’Histoire : c’est la seule façon d’apprendre de nos erreurs et de progresser.

Évidemment, le fait de concentrer les ressources et le potentiel mobilisateur de nos associations étudiantes pour obtenir une amélioration des programmes de bourses et une réduction à la source de l’endettement ne doit pas nous empêcher de réclamer parallèlement la gratuité scolaire à tous les niveaux ou d’inscrire nos revendications dans une lutte globale en faveur de rapports sociaux plus respectueux de la dignité humaine et des écosystèmes. Il est même hautement souhaitable que nous le fassions. Non seulement notre lutte reflétera-t-elle alors notre désir de faciliter la diffusion et l’échange de savoirs démarchandisés mais de plus, elle soulignera avec fermeté notre engagement en faveur d’un monde libre, critique, solidaire et authentiquement durable et démocratique.

Toutefois, face à la confrontation qui se dessine, il faut aussi établir nos priorités. Rester vigilant-e-s, autocritiques et éveillé-e-s. Les enjeux sont trop importants pour qu’un idéal aussi noble que celui de la gratuité scolaire nous fasse perdre de vue les conditions de vie réelles et les besoins les plus pressants des plus démuni-e-s d’entre nous, ceux et celles qui ont tout à gagner d’une grève étudiante large, prolongée, combative et audacieuse à l’automne 2007.

Cet a paru dans l'édition Octobre 2007 de l'Union Libre. Si vous souhaitez y réagir, nous vous invitons à écrire un article qu'il nous fera plaisir de publier. Alternativement, vous pouvez laisser un bref commentaire ci-dessous.

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