Le féminisme post-moderne contre la crème

Photo : Alexa Tymocko

Au pays des hommes intègres, le Burkina Faso, j’ai fait la découverte d’une démonstration de l’emprise de l’idéologie patriarcale sur les femmes. Là-bas, mais aussi partout ailleurs dans le monde, des femmes y utilisent une crème à base d’hydroquinone, qui « blanchit  » leur peau, pour les rendre plus « belles  ».

Bref, les femmes utilisent des crèmes plus ou moins puissantes, qui neutralisent le processus de production de mélanine de la peau. L’effet est temporaire (il faut réappliquer la crème pour éviter la « recoloration  » de la peau), mais il permet alors aux utilisatrices de correspondre davantage à l’idéal normatif de beauté féminine.

Mais à qui profite le crime, ou plutôt, pourquoi veut-on être belle ? Les femmes que j’ai vues appliquer sur leur peau ces produits achetés au marché local avaient une réponse très simple, identique à celle fournie par celles qui se maquillent, s’épilent, se coiffent, chaussent des talons hauts : pour être belles. Pour se sortir du raisonnement circulaire, elles ajoutent que quand on est belle, on est bien dans sa peau, on se sent plus intelligente, on sent qu’on a plus de pouvoir.

Donc on veut être belle pour se voir accorder plus de valeur, pratiquement au sens d’une marchandise. Dans Race, Gender and the Politics of Skin Tone, Margaret L. Hunter apporte une réponse intéressante : en modelant leur corps pour s’approcher de l’idéal normatif de beauté féminine, conçu dans un cadre patriarcal et occidentalo-centriste, les femmes de « couleur  » gagnent davantage de capital social, au sens que Bourdieu accordait à ce concept. Elles utilisent la valeur qui leur est accordée en fonction de leur beauté pour obtenir d’autres pouvoirs et privilèges. Également, selon Hunter, le capital social revêt une importance particulière pour les femmes, dans la perspective hétérocentriste où leur avenir est lié à leur capacité à se trouver un partenaire de vie pour assurer leur subsistance. Puisque dans le cadre d’une société sexiste, raciste et hétérosexiste il est difficile pour les femmes, encore plus si elles ne sont pas « blanches  », de se trouver un emploi, elles doivent compter sur un membre du « sexe fort  » pour assurer leur subsistance. Bref, à défaut de faire partie du groupe ayant le plus de pouvoirs et de privilèges, on n’a qu’à être belle pour peut-être gagner la faveur des membres de ce groupe et voir rejaillir sur soi une part de ces pouvoirs et privilèges. Ceci expliquerait pourquoi l’empire commercial de la beauté se soit plus développé du côté féminin que masculin.

Dans une société raciste et sexiste, les critères de beauté sont racistes et sexistes. Ils limitent et contrôlent les représentations possibles des corps en fonction du genre qui leur est associé (ici spécifiquement le genre féminin). Dans un tel contexte, ne peut pas aspirer à la beauté qui le désire. Les critères de beauté sont déjà déterminés et servent déjà à discriminer qui se verra accorder plus de valeur, plus de privilèges. Cela signifie que pour être belle, il faut modifier son corps par divers moyens, allant du port du mascara à la modification de la « couleur  » de sa peau. Que pour s’approcher le plus possible de l’idéal de la femme « blanche  », mince et pulpeuse, les femmes doivent transformer leur corps par des atours, par l’apprentissage de postures, par des interventions chirurgicales, etc.

Alors que les agences de propagande du marché de la beauté prétendent désormais célébrer la beauté ethnique, en créant des fonds de teint pour les peaux « colorées  », des femmes continuent d’entendre le message inverse : pour être belle il faut changer la « couleur  » de sa peau. Ce qui est dramatique ici, ce ne sont pas les effets secondaires de ces crèmes, comme l’irritation et l’amincissement de la peau (qui sont somme toute assez minimes puisque les crèmes bon marché sont relativement peu efficaces). C’est plutôt l’auto-répression dont les femmes sont les auteures et les victimes. Surtout si l’on considère qu’elles tentent de conformer leur corps à un idéal jamais accessible : que l’expérience est vouée à l’échec. Et que, plutôt que de questionner les critères de beauté, le sexisme et le racisme dont ils suintent, elles répondent parfaitement à la logique de ces critères en s’autodiscriminant : c’est-à-dire en se trouvant laides.

Pour ébrécher le carcan des critères de beauté, la solution réside-t-elle dans la création de plusieurs idéaux normatifs de beauté? C’était, somme toute, la réponse proposée par le mouvement Black is Beautiful, pendant féminin du mouvement Black Power (là où il n’y a pas de pouvoir on cherche la beauté…). Ce qui était véhiculé conjointement par ces deux mouvements, c’était la fierté des gens qualifiés de « noirEs  ». C’était l’époque où, en marge du concours Miss America, on a vu apparaître le concours Miss Black America, qui célébrait la beauté (et l’intelligence…) des femmes « noires  » des États-Unis. Ce qui est troublant lorsqu’on observe les images de ces concours c’est que les femmes qui défilent sont effectivement « noires  » mais qu’elles ont des traits morphologiques de « blanches  » : le nez fin, les lèvres minces. Comme si l’imaginaire collectif était incapable de se défaire de l’idéal normatif de beauté féminine créé pour accorder plus de capital social aux femmes « blanches  » qu’aux « noires  ». Premier échec donc de la réponse du mouvement Black is Beautiful. Le second échec, c’est qu’au final, lui aussi perpétue le discours raciste en utilisant les catégories de race. La réaffirmation positive faite par les « noires  » de leur identité raciale maintient et consolide le système racial, et le racisme qui en découle. Comment établir un système racial dont le racisme est évacué, si à la base on crée des races pour catégoriser les gens et justifier qu’une ou des catégories soient les détentrices de pouvoirs et de privilèges dont les autres sont discriminées ?

Pour les Burkinabés que j’ai rencontrées et qui continuent d’appliquer Skin Light sur leur peau le matin, je n’ai pas de solution. Je peux leur dire d’arrêter de « blanchir  » leur peau avec les crèmes. Mais je suis « blanche  », quelle position édifiante pour prodiguer ce conseil, surtout si j’ajoute de ne pas répéter l’expérience de réaffirmation positive de la beauté « noire  » comme le mouvement Black is Beautiful l’a fait ! Néanmoins, répondre aux exigences des critères de beauté c’est avaliser le cadre raciste et sexiste dans lequel elles sont produites. C’est entériner le rapport au corps proposé; celui où l’on ne peut que constater son échec à produire une réplique fidèle de l’idéal de beauté. Un rapport à son corps où l’échec est inévitable, où la déception se profile à coup sûr. Finalement, c’est cautionner l’idéal normatif de beauté lui-même. Le perpétuer malgré le rapport tordu au corps qu’il force.

Cet a paru dans l'édition Octobre 2007 de l'Union Libre. Si vous souhaitez y réagir, nous vous invitons à écrire un article qu'il nous fera plaisir de publier. Alternativement, vous pouvez laisser un bref commentaire ci-dessous.

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