C’est avec grande pompe que le président Daniel Ortega, en compagnie de quelques présidents de la région, notamment celui du Venezuela, Hugo Chávez, célébrait, le 19 juillet 2007, le 28ème anniversaire de la révolution sandiniste. Ainsi, derrière un discours rempli de références historiques (la lutte pour l’indépendance du Nicaragua, 1821), politiques (Daniel, fils de Sandino!), culturels (Daniel, fils de Dario ! (Ruben Dario, le poète moderniste)) et même catholiques (référence aux thèses créationnistes, l’histoire des frères Caïn et Abel, incarnant respectivement le Mal et le Bien), nous saisissons l’occasion de problématiser l’histoire politique et sociale récente de l’Amérique latine qui se condense dans la formule « virage à gauche  ».

En effet, de manière très générale, on parle d’un mouvement anti-systémique, voire anticapitaliste, qui, s’il est vrai que l’horizon n’est pas actuellement celui du socialisme, tend vers de nouvelles formes d’organisation politique et sociale. Le cas nicaraguayen nous met en garde contre ce genre d’approche. En ce sens, nous essaierons ici de tracer un portrait de ce parti à l’aura révolutionnaire qu’est le Front Sandiniste de Libération Nationale (FSLN), pour ensuite le situer à l’intérieur de la scène politique nicaraguayenne et voir, ultérieurement, ses implications dans l’actuelle situation politique et sociale de l’Amérique latine.

Il est important d’élucider le parcours de ce parti depuis la défaite de 1990 aux mains de la candidate pro-États-Unis, Violeta Barrios. Depuis cette date, le FSLN a subi des transformations importantes et a gardé, en même temps, certaines caractéristiques qui nous font douter de son caractère soi-disant gauchiste. Il est vrai qu’il est très difficile de définir aujourd’hui de ce qu’est la « gauche  » en Amérique latine, mais un bref retour en arrière nous permettrait de comprendre ce qui arrive à cette « catégorie  » politique au Nicaragua.

Le sandinisme, à l’époque de Sandino lui-même, représentait tout simplement la lutte contre l’occupation de son pays par les États-Unis entre 1927 et 1933. En ce sens, il s’inscrit dans la mouvance anti-impérialiste qui se développe dans ces années-là. En 1979, il s’agit d’une révolte populaire ainsi que de certains secteurs bourgeois progressistes réunis sous la bannière du FSLN en lutte contre la dictature de la famille Somoza. Une fois au gouvernement (1979-84), on peut parler d’un véritable mouvement social qui a permis d’importantes conquêtes au niveau social (éducation, santé), culturel et politique. Ce processus politique qui se veut une révolution est renouvelé par le vote populaire en 1984 où Ortega devient président. Six années de guerre entre les sandinistes et les « Contras  », l’armée financée par les États-Unis, s’ensuivront. En 1990, le FSLN perd les élections, en partie à cause de l’effort de guerre qu’il a soutenu pendant ces années-là. Le peuple, lui, ne pouvait plus le faire.

Une fois le FSLN battu, le parti vient former l’opposition officielle dans l’échiquier politique nicaraguayen. Ceci se passe dans un contexte de régulation économique néolibérale qui fut, à toute fin pratique, imposée par les institutions financières internationales. Dans ce contexte, le FSLN se retrouve à la croisée des chemins de son parcours politique : soit essayer une reconstitution du mouvement populaire affaibli par la guerre, cette fois-ci dans un contexte de « paix  » et sans élément de ralliement comme ce fut le cas à l’époque de la dictature somoziste; soit suivre le cours de la politique « traditionnelle  » (alliances avec des forces hier ennemies, pratiques clientélistes, patrimonialistes et népotistes) et se faire ainsi une place dans la nouvelle recomposition des forces politiques pour éviter sa disparition au bout du compte. Il nous semble que c’est cette dernière avenue qu’a emprunté le Front. Certains gestes posés tout juste après la défaite peuvent donner foi à cette position.

En effet, pendant les mois postérieurs à février 90, il y a eu lieu ce que l’argot populaire connaît sous le nom de la « piñata  ». Celle-ci fait référence à l’acquisition illégitime, de la part de sandinistes liés au pouvoir central, de propriétés publiques juste avant la passation du pouvoir. Toutefois, c’est dans le gouvernement d’Arnoldo Aleman (Parti libéral constitutionnaliste, PLC, 1997-2002) que les bases de ce pouvoir se consolident davantage. Ainsi, sous la présidence d’Aleman, est « signé  » un pacte (« El pacto ») entre le PLC et le FSLN, et ce, en mettant à profit leur condition de « majorité  » au sein de l’Assemblée nationale. C’est de cette manière que les principaux organes (Cour suprême de Justice, Conseil suprême électoral, Conseil du vérificateur général, Défense des droits humains et Super-intendance des banques) de l’État ont été repartis entre les deux formations politiques, ouvrant ainsi la porte aux prébendes et au paiement de « faveurs politiques  ». De plus, le pacte permet la légalisation de la « piñata  » et ouvre la voie vers une réforme constitutionnelle qui perpétuerait le pouvoir de ces deux partis, c’est-à-dire que dorénavant, le bipartisme articulerait l’alternance au pouvoir. Il va sans dire que c’est cette mesure qui permet l’élection d’Ortega aux élections de 2006. Il ne faut pas oublier non plus que de 2002 à 2006, sous le gouvernement du PLC avec Enrique Bolaños, des luttes pour le pouvoir à l’intérieur de ce parti (Bolaños entreprend une lutte contre la corruption et donc contre Aleman et son entourage) ont permis de renforcer l’alliance entre Arnoldo Aleman et le Front.

Maintenant, nous avons vu que la « désandinisation  » du FSLN commence tout de suite après la défaite de 1990. Ainsi, le triomphe du FSLN n’est pas celui des masses socialement et politiquement organisées, mais d’un arrangement constitutionnel ouvert par « el pacto  ». Bien évidemment, le FSLN continue à jouir d’une aura révolutionnaire, dont le parti tire bien profit : la guerre a freiné la révolution sandiniste, maintenant, continuons-la dans cette seconde phase tranchée par le vote en 2006. Sauf que la réforme à laquelle nous faisons allusion joue un rôle important dans cette élection : celle-ci introduit dans la Constitution le second tour. Ainsi, pour éviter le ballottage, il est nécessaire au candidat à la présidence d’obtenir 40% du total des votes, ou 35% avec une différence de 5% le séparant du deuxième candidat. C’est ce dernier cas de figure qui bénéficie au Front de Daniel Ortega : il a en effet obtenu 38%, et le deuxième, Montealegre, de l’Alliance Libérale Nicaraguayenne, 28,3%. De surcroît, en regardant les pourcentages de vote obtenus par le FSLN depuis l’année 90, il est clair que cette réforme est faite à sa mesure. Effectivement, les pourcentages oscillent entre 37% et 42%.

D’autre part, il faut mentionner que seize ans d’application des politiques néolibérales ont aussi joué dans cette élection. C’est dire qu’une génération complète n’a jamais vu les bénéfices tant décriés par les ardents défenseurs du néolibéralisme. Dans ce contexte, un vote pour Ortega, c’était un vote contre les libéraux (PLC et ALN) responsables de la misère qui règne dans le pays.

De plus, il faut voir les ruptures et les alliances. Ainsi, en 1996, s’est produite une division au sein du Front. En effet, des oppositions sur la ligne politique du parti entre Daniel Ortega et l’ex-vice-président, Sergio Ramirez, auraient mené ce dernier à opter pour l’éloignement du Front. De cette scission, le Mouvement de rénovation sandiniste (MRS) vit le jour. C’est ainsi que le MRS vide d’un même mouvement le FSLN de ses principaux intellectuels, de la classe moyenne urbaine et de ses cadres jouissant d’une longue tradition révolutionnaire. Ce qui explique la permanence d’Ortega au sein de la direction du FSLN, et ce, après 27 ans, faisant de lui un « dinosaure  » de la politique latino-américaine. Mais plus important encore, c’est l’absence d’un renouvellement démocratique des cadres et d’un rapprochement vers les mouvements sociaux, pour être plus en accord avec le moment politique contemporain de l’Amérique latine. Au contraire, la figure d’Ortega semble plus importante, ce qui lui donne des allures de « caudillo  ».

En ce qui concerne les alliances, nous avons insisté sur « le pacte  », mais en même temps, il y en a eu d’autres en vue de ces dernières élections. Alliances qui se condensent sous le terme de « réconciliation nationale  » entre des secteurs farouchement opposés dans les années 80. Ainsi, celles-ci se font entre la direction du FSLN et l’Église catholique, plus précisément avec l’archevêque de Managua, Obando, et se matérialisent avec la promulgation de la loi contre l’avortement thérapeutique. Il va sans dire que cela fait réagir les mouvements féministes et la société civile en général. Dans les faits, cette réconciliation est plutôt médiatique. Ortega profite de toutes les occasions pour souligner cette réconciliation avec l’Église : des accolades avec l’archevêque ou même l’instrumentalisation des thèses créationnistes en rattachant le Mal, voire Caïn, au colonialisme, au capitalisme et à l’impérialisme.

La seconde phase de la révolution :

C’est de cette manière qu’on commence d’ailleurs à comprendre cette seconde phase de la révolution tant publicisée. Bien sûr, il y a toute une machine discursive qui articule le retour de la révolution : on emploie la figure révolutionnaire de Sandino, on fait appel à l’histoire de l’indépendance ainsi qu’à la tradition anti-impérialiste du continent, on arrime l’élection du FSLN au « virage à gauche  », cela justifie la présence, par exemple, de Chávez et de Morales à la prise de pouvoir en janvier 2007. Voilà pour la mise en scène et la mise en discours de cette révolution. Il y a, toutefois, d’autres éléments qui se rattachent, bien sûr, à cette mise en discours, mais qui ont des implications plus pratiques : Le peuple président ! Plus de démocratie, plus de pouvoir !

En effet, ici il est question des Conseils de Pouvoir Citoyen (CPC) qui se veulent des organes du peuple afin de contrôler et de scruter à la loupe le travail des élus. Selon le gouvernement, cela s’inscrit dans un cadre de démocratie directe qui émerge du nouveau modèle socialiste du XXIe siècle. À première vue, cela peut soulever des questions d’ordre juridique : qu’est-ce qui arrive avec les élus, c’est-à-dire avec les maires, les députés et le président lui-même ? Finalement, à quoi bon, la démocratie représentative ? Carlos Fonseca Terán, cadre sandiniste, soutient que cette nouvelle structure du pouvoir cherchera à substituer justement la démocratie représentative, car, dans les faits, celle-ci masque le pouvoir des classes aisées dans le capitalisme. Pour ce qui est de la légitimité juridique, il avance qu’on peut très bien la court-circuiter. Étant donnée la situation minoritaire actuelle du Front face à l’ensemble de l’opposition à l’Assemblée nationale, il est impossible de penser une refonte juridique permettant l’application pratique de ces conseils. Néanmoins, il faut dire que les CPC ont leur origine dans la volonté politique du gouvernement de respecter les délibérations au sein de ceux-ci. En ce sens, le gouvernement, ayant cette faculté juridique, pourra très bien transformer les résolutions du pouvoir citoyen en décisions politiques. Cela augure, à notre sens, des luttes intenses entre le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif.

D’autre part, nous voyons mal comment ce mécanisme de participation assurerait justement une participation constante, continue et soutenue dans le cadre d’une société très inégalitaire et affichant, en conséquence, des taux de pauvreté alarmants. Il faudrait penser à l’amélioration des conditions matérielles d’existence pour ensuite penser à des transformations politiques importantes. C’est peut-être pour cette raison que Managua pointe vers Caracas. C’est peut-être aussi pour cela que le pays fait des affaires avec Taiwan et la Chine populaire. Ce qui ne vient pas sans soulever les contradictions d’un discours anticapitaliste. Dans tous les cas, ce sont ces pays qui faciliteront l’accessibilité aux fonds nécessaires à la remontée économique. Ce qui vient accompagné des demandes de « transparence  », du côté de l’opposition, quant à l’utilisation de ceux-ci. Enfin, nous nous demandons comment les demandes des CPC seront filtrées pour que le Président puisse les transformer en décisions politiques.

À l’heure actuelle, la révolution se fait par la mise en discours et la mise en scène de celle-ci, mais dans la rue, c’est différent. « Je suis sandiniste, pas danieliste  », disent les gens en réagissant à la nouvelle donne politique. « Danieliste  », « orteguiste  », « piñatero  », ce sont les adjectifs qu’on utilise en effet pour désigner l’actuel gouvernement. Les gens ne sont pas dupes face aux pratiques clientélistes qui vident les ministères et bureaux gouvernementaux pour placer « les gens du parti.  » Ils ne sont pas dupes non plus face au partage du pouvoir présidentiel avec Rosario Murillo, épouse d’Ortega et principale conseillère. On entend même le mot « réélection  », mais étant donné que la Constitution ne le permet pas, ce sera cette dernière qui se présentera en 2010. Ce qui permet en même temps à certains analystes de parler de « projet familial  ». Toute cette situation ne fait qu’alimenter la polarisation intrinsèque à la vie politique nicaraguayenne : sandinistes contre anti-sandinistes. Du côté de ces derniers, cependant, les forces sont divisées : il y a deux partis dits « libéraux  » (PLC et ALN) et le MRS qui représente la gauche dite « responsable  ». En somme, certaines voix de l’opposition réclament qu’on s’oppose en bloc au FSLN d’Ortega. Mais comme nous avons vu, le PLC a de fortes raisons pour faire fi de l’appel.

Enfin, Ortega, à la « gauche  » du continent ? Rien n’est moins sûr. Révolution par en haut, c’est une formule qu’on utilise pour désigner un gouvernement qui applique des réformes dites révolutionnaires, mais, qui, dans les faits, exerce un contrôle vertical et serré de la société, s’enfarge dans des fils bureaucratiques et finit par disparaître sans laisser de marque importante. Ce qui arrive au Nicaragua appartient à une tout autre sorte de phénomène, car les masses sont absentes. Ainsi, on peut dire que le discours de la révolution est déconnecté de la réalité de la société nicaraguayenne. Toutefois, il faut dire qu’il est question aussi d’espérances chez les gens qui se disent sandinistes « dans le sang  » et appuient le Front. Un discours de confrontation envers les États-Unis ne peut qu’amener des coups très durs chez les couches populaires et paupérisées. Si ceci est fait, c’est à cause essentiellement de l’arrimage au projet bolivarien de Chávez. En ce sens, le Nicaragua est une tribune pour ce projet, comme le laisse voir le discours d’Ortega à l’ONU en septembre dernier. L’actuel gouvernement mesure mal les conséquences de son « projet politique  ». Il nous semble que l’histoire du continent latino-américain est riche en enseignements par rapport aux processus de changement. Il faut s’assurer que celui-ci puisse être défendu par les masses socialement et politiquement organisées face aux réactions cherchant à le neutraliser. Les processus de changement social et politique ne se font pas à travers les urnes. C’est un travail de longue haleine auquel le Front d’Ortega a renoncé, et ce, depuis 1990. Aujourd’hui, au Nicaragua, c’est plutôt un pari pour l’aventure qu’a fait le Front. La lutte politique s’organise, en ce sens, autour de l’État, de ses ressources et de ses produits. Il n’est aucunement question de répartition équitable du pouvoir économique ni politique parmi les gens.

Cet a paru dans l'édition Octobre 2007 de l'Union Libre. Si vous souhaitez y réagir, nous vous invitons à écrire un article qu'il nous fera plaisir de publier. Alternativement, vous pouvez laisser un bref commentaire ci-dessous.

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