Quand on pense à « spécialisation » ou « rationalisation » on fait souvent le lien avec un aspect économique de la réalité humaine. Cette rationalisation économique a bien raison de nous faire peur puisqu’elle occulte, jusqu’à finalement nier, que l’humain est autre chose qu’un travailleur productif. Ce concept nous amène irrémédiablement à son créateur, Frederick Winslow Taylor, qui a, le premier, développé la rationalisation méthodique du travail humain afin d’en accroître son efficacité.

Si le taylorisme a progressivement été remplacé par le fordisme, ce dernier proposant une division verticale du travail (conception-réalisation) et une standardisation de la marchandise jumelées à une augmentation des salaires, c’est cependant ce premier qui servira de pierre de touche à cet essai. J’aimerais ici élargir les perspectives du taylorisme au-delà de ses origines purement industrielles et économiques.

C’est à Eugène Zamiatine que revient le mérite d’avoir éveillé l’intuition qui sommeillait en moi. En effet, Zamiatine fait une démonstration à la fois saisissante et épeurante du taylorisme généralisé dans son légendaire roman « Nous Autres ». Il décrit dans cette angoisse totalitaire une société toute obnubilée par la rationalisation du tout de l’existence faisant, par le fait même, de Taylor un messie clairvoyant. Un univers, donc, où chacun de nos gestes, chacun de nos désirs et chacune de nos pensées seraient rationalisés de manière parfaitement productive et efficace. C’est-à-dire que dans cette fiction, non seulement l’individualité s’en retrouve réduite au néant devant l’omnipotence de l’Un sociétal – comme dans tout bon totalitarisme fictif ou réel – mais aussi qu’il n’est permis à personne une quelconque déviance puisque la rationalité, entendu ici comme une compréhension objective du monde, ne peut être remise en question. Devant un tel univers, nous ne pouvons rester indifférent me direz-vous.

Ce qui m’effraie réellement ici ce n’est pas cet univers fictif délirant, en soi, mais la certitude que c’est justement vers là que se dirige notre monde. N’est-ce pas justement le chemin qu’à choisit de suivre la grande marche de l’humanité si nous pensons simplement à la spécialisation et à la parcellisation d’un savoir toujours plus complexe, ou plus largement, à tous les domaines de notre existence humaine, de la sexualité à la musique en passant par l’alimentation ?

Offrons-nous quelques exemples simples et actuels qui vont nous permettre d’y réfléchir. Imaginons un instant un couple pratiquant une sexualité active et passionnée. Qu’advient-il de cette sexualité après quinze ans, voir vingt ans, de copulation si chacun des deux membres du couple s’est mis à réfléchir sur ce qu’il préfère sexuellement et ce qu’apprécie son partenaire et l’en a fait part à l’autre permettant ainsi le total épanouissement de leur vie sexuelle ? Il en advient un parfait synchronisme, presque totalement prévisible de la part des deux partenaires, ou telle action mène inexorablement à telle réaction.

Prenons aussi le cas d’un apprenti musicien. Imaginez cette jeune personne toute naïve et en soif de savoir musical qui s’inscrit dans ce domaine pour pratiquer plus tard sa passion. Regardez ensuite ce jeune homme pratiquer son instrument six heures par jour, apprendre les gammes et la théorie de la musique. Voyez enfin ce garçon, qui, lorsqu’il entend telle ou telle mélodie la conceptualise dans son esprit et la transforme en simple courbe mathématique parfaitement calculable et rationalisable enlevant du même coup toute la magie, toute la simplicité et toute la beauté de cet art millénaire.

Pensons aussi à des tendances toutes contemporaines telle que la frénésie autour du contenu des produits alimentaires, ou la médecine moderne qui entend progressivement repérer toutes les tares de l’humanité puis d’en proscrire l’accès (le tabac au Québec en est un exemple plus que parfait) ou enfin les programmes d’entrainement physique qui conçoivent le corps humain (et son esprit?) comme une simple machine à huiler.

Justement, à force de tout comprendre, de tout prévoir, de tout préméditer nos actions ce n’est pas justement en machine que nous nous transformons progressivement ? Non que la rationalité soit mauvaise en soi, elle offre bien sûr une panoplie d’effets positifs et semble intrinsèque à l’humain, mais l’hyper-rationalisation ne rime-t-elle pas avec perversion ? Qu’est-ce qu’une humanité sans cette parcelle de naïveté, ce laissé-allez insouciant, sans ses vices protubérants ? De plus, est-ce que cette rationalisation « objective » du monde rime, de fait, avec l’impossibilité de la déviance ? Parce que du moment où l’on comprend quelque chose, ne sommes-nous pas obligés de l’intérioriser et de s’y soumettre ?

Loin de moi l’idée d’attaquer une institution ou l’organisation politico-économique actuelle. Je crois que cette tendance est innée à l’homme, qu’elle est inéluctable pour tous et chacun et que le libéralo-capitalisme n’a fait qu’accroître infiniment sa vitesse. Que ce soit dans un avenir proche ou lointain, l’homme se transformera en machine et perdra son humanité (ou animalité), entendu ici comme ses désirs, ses sentiments, ses pulsions et même son insouciance, au profit d’une parfaite mathématisation de son propre organisme et de son existence. Enfin, cette perspective est pour moi, et vous peut-être, fondamentalement pernicieuse, funeste et perverse.

Cet a paru dans l'édition Décembre 2007 de l'Union Libre. Si vous souhaitez y réagir, nous vous invitons à écrire un article qu'il nous fera plaisir de publier. Alternativement, vous pouvez laisser un bref commentaire ci-dessous.

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