Des coûts et des coups

Manif du lundi 12 novembre 2007

Le lundi 12 novembre dernier, vers 14 heures, des étudiants en grève attendent de pied ferme l’aspirant recteur, Claude Corbo, afin de faire l’habituelle levée de cours. Plusieurs gardiens de sécurité sont déjà présents avant son arrivée. Il est acclamé par une chanson toute traditionnelle pour ce genre de manifestation. Les étudiants se massent autour de lui, le chahutent et le bousculent. Les gardiens se mettent de la partie afin d’assurer la sécurité du professeur. Accompagné des gardes et des étudiants, M. Corbo part immédiatement s’enfermer dans un bureau du pavillon Aquin.

Une fois sur place, le groupe refuse de partir et chacun semble vouloir hurler sa rage indistinctement envers le personnage et le plan de redressement sans nécessairement avoir de revendications particulières. Plusieurs minutes plus tard, Claude Corbo envoie un message aux étudiants, provoquant une certaine hilarité : « Dispersez-vous.  » Alors que ceux-ci discutent entre eux, refusant de quitter l’endroit, la police anti-émeute rapplique en force. Dès son arrivée, la trentaine de manifestants sortent tout d’un coup afin de les empêcher d’entrer dans l’université. La réaction des policiers est immédiate. Ils frappent et injurient joyeusement les étudiants pratiquement sans défense et s’emparent de l’un d’entre eux, attisant encore plus la colère. Par une chaîne humaine, les manifestants tentent vainement de s’opposer à cette arrestation. Paradoxalement, l’anti-émeute a créé une émeute au moment où les manifestants étaient le plus calmes. Le tout s’est soldé par trois arrestations et seul le départ à la sauvette des policiers pouvait vraiment calmer le jeu.

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Ici s’arrête la description candide des événements. Que les étudiants aient agit de façon un peu imbécile et désorganisée, soit ! Qu’ils soient trop enragés contre le plan de redressement pour même penser à revendiquer quelque chose en particulier, blâmez-les si ça vous chante. Mais cet épisode me permet de douter raisonnablement du leadership de l’aspirant recteur. Il se place au centre d’une situation intenable et à la première occasion qu’il a de désamorcer un événement fâcheux, il préfère automatiquement le recours à la violence contre des gens qui l’ont à peine bousculé. En tentant de franchir un piquet de grève (en passant en plein milieu du groupe), il croyait quoi exactement ? Que les grévistes l’inviteraient à prendre le thé anglais avec des biscuits secs ?

Son dernier message envoyé à la communauté uqamienne semble tout à fait déconnecté des tensions qui animent notre université. Il rappelle sa volonté de « construire les consensus  ». Afin que vous ne doutiez pas un instant de son infaillibilité, l’homme en question résume son style de gouvernance en ces termes : « Je servirai notre Université avec mes meilleures énergies, avec rigueur, intégrité, transparence, l’humilité de bien écouter, de prendre conseil et, quand cela sera nécessaire, de m’ajuster.  » À cette liste, ajoutons : « avec la tolérance dont font toujours preuve les hommes de pouvoir, avec le plaisir d’entendre les plaintes seulement lorsque les décisions graves seront prises et avec la délicatesse que l’on accorde aux interventions des policiers.  »

La réaction de l’administration a été tellement démesurée face à cet événement presque dérisoire qu’on croirait que l’UQÀM fait appel à l’anti-émeute comme si elle commandait au restaurant. Comment ? Vous dites avoir été bousculé! Prendrez-vous notre spécial bastonnade deluxe ? Oui ? Un peu de poivre de cayenne avec ça ? Pour les injures des « forces de l’ordre  », on charge un petit extra. Rassurez-vous, nous n’en arrêterons que quelques-uns, mais l’intimidation est à volonté.

Ce triste et violent événement est en lien direct avec le bed-in improvisé la même journée. Cette fois, les étudiants ayant prévu le coup, ils se sont barricadés. Encore une fois, l’administration a préféré « commander au resto  » au lieu de laisser ceux-ci faire leur petite crisette. Après tout, rien n’obligeait l’administration à prendre au sérieux cette mini-occupation. Heureusement, les étudiants ont réussi à s’en sortir sans affrontement avec les policiers.

L’UQÀM « regrette ces incidents et dénonce leur caractère inacceptable  ». Il semblerait que les grévistes aient « enfreint les règles de sécurité et d’évacuation  ». Comme tout le monde le sait, la libre circulation des personnes est très importante. C’est pourquoi elle doit être garantie la nuit, lorsque l’UQÀM est fermée. Aussi, les règles de sécurité visent précisément la sécurité de l’administration, du personnel, des visiteurs et de ces inopportuns que l’on nomme étudiants (dans cet ordre décroissant d’importance sécuritaire). C’est pourquoi il est juste de contrevenir à la sécurité de ces derniers en misant sur la brutalité policière pour étouffer leurs revendications.

Non mais ils croyaient quoi au juste ? Que ceux-ci mettraient le feu ? Qu’en l’absence de gardiens de sécurité ils se conduiraient cruellement les uns envers les autres ? L’administration traite tous les grévistes de vandales en puissance. Auriez-vous la gentillesse de chiffrer les « dégâts  ». Ils constituent sans aucun doute beaucoup moins de 1 % des dégâts provoqués par cette même administration à notre institution.

Ordinairement, je suis assez poli pour ne pas traiter les gens de menteurs. Mais quand des dirigeants accusent les autres de leurs malheurs, qu’ils instaurent délibérément un climat tendu et qu’ils affirment que la mission éducative de l’UQÀM ne sera pas affectée ou mieux, que les étudiants ne paieront pas pour les fiascos immobiliers, permettez-moi un léger écart sans que l’on mette l’anti-émeute à mes trousses.

MENTEURS !

Effectivement, beaucoup d’étudiants croient que l’on devrait discuter du plan de redressement avant de faire quoi que ce soit. Eh bien ! Pendant que les principaux intéressés se questionnent à propos de la nécessité de l’action ou des bienfaits de l’inaction sur leurs études, sachez que la direction agit. Les programmes sont effectivement « révisés  », les cours portés à surcapacité, les frais augmentés, les services coupés, etc. Si l’injustice est réelle, l’UQÀM mise sur le fait que ça émeut moins l’opinion publique que les honteuses coupures dans les prêts et bourses pour nous enfoncer son plan au fond de la gorge.

Après tout, c’est si facile de pointer du doigt, de grossir certains traits. Les jeunes sont plus violents que les autres, tout écart méritant un coup de matraque. On n’oserait même plus agir ainsi contre les travailleurs, une pratique pourtant courante sous le régime duplessiste.

Je me suis amusé à suivre l’évolution de la grève cette semaine dans les principaux médias québécois francophones. Honnêtement, ça me rend plutôt mal à l’aise de voir que la plupart du temps, ils se contentent de remâcher les communiqués de presse officiels. Dans l’ensemble le mouvement uqamien a été un échec. Nous n’avons pas réussi à porter le problème de l’UQÀM sur la place publique. Seuls les actes de provocation intéressent vraiment les médias mais s’ils sont rapportés c’est pour mieux les dénoncer. Au nom de quoi devrait-on être complaisants et passifs ?

Quant aux chroniqueurs bidons et faiseux d’opinion, un constat s’impose : ceux qui ont ce dont ils ont besoin aiment bien dire à ceux qui ne l’ont pas qu’ils n’en ont pas vraiment besoin. Pour eux les problèmes sont toujours les mêmes : les maudits jeunes avec leur Honda Civic, les jeunes trop violents, la criminalité chez les jeunes, la télé qui rend nos jeunes de plus en plus débiles, trop d’éducation qui rend les jeunes trop critiques et stimule trop leur créativité. Bref, ils aiment bien accuser une catégorie socialement défavorisée. Favorisons les inégalités et comparons-les à pire qu’eux !

Ce qui ressort de cette passionnante semaine, c’est surtout que nos institutions sont prêtes à accepter énormément d’incompétence, mais pas l’insubordination. Il semblerait que notre chère ministre de l’Éducation, du Loisir et du Sport préfère que la formation dans notre institution se dégrade fortement plutôt que d’y investir un sou de plus. Selon Claude Corbo, il serait injuste pour les autres étudiants québécois de demander plus d’argent au gouvernement québécois. Intéressant de constater que tout ceci arrive dans un contexte de baisses d’impôts et que le bien nommé professeur constate, de concert avec nos élus, l’absence de marge de manœuvre gouvernementale.

Pour ma part, je crois plutôt qu’il serait injuste que l’État québécois n’assume pas sa responsabilité sociale et ne fasse pas sa part pour aider financièrement l’UQÀM. Autrement, notre université nous fera payer plus cher pour des diplômes de moins de valeur, moins de choix de cours et moins de possibilités intellectuelles. Si c’est ça le fameux mythe de la compétitivité des universités alors les étudiants uqamiens sont les grands perdants du réseau québécois d’éducation postsecondaire.

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La grève générale illimitée sera certainement discutée à la prochaine session. Je proposerai donc une alternative afin que le discours ne se disperse pas comme ce fut le cas lors de la dernière semaine de grève. La force d’une grève étudiante est essentiellement symbolique puisqu’on ne fait pas « mal  » économiquement à un patron. Alors, une solution permettant de mobiliser, de peaufiner le discours, d’éviter les débordements mais plaçant l’action comme élément central est une grève tournante.

Chaque semaine serait décrétée une journée de grève pendant laquelle une action de masse pourrait être entreprise. Bien sûr, les traditionnelles manifs seraient à l’honneur, mais aussi les actions artistiques, blocages de lignes téléphoniques, envois massifs de lettres à la ministre Courchesne, paiements des frais de scolarité avec des rouleaux, récolte de sous noirs pour sauver l’UQÀM, actions visant spécifiquement les médias et surtout, le renouvellement de cette merveilleuse idée qu’est l’université populaire.

Au moins, la semaine de grève a eu le mérite de montrer les travers d’une administration dangereusement nerveuse et schizophrène. Si ça ne vous a pas convaincu de l’urgence d’agir, alors soyez au moins de la partie pour éviter les débordements et donner un sens au mouvement étudiant.

Cet a paru dans l'édition Décembre 2007 de l'Union Libre. Si vous souhaitez y réagir, nous vous invitons à écrire un article qu'il nous fera plaisir de publier. Alternativement, vous pouvez laisser un bref commentaire ci-dessous.

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