La saveur des jeunes adéquistes

Je vous entends déjà. Vous allez dire que j’ai une montée de lait. Je vous en donne entièrement raison, j’ai une méchante montée de lait. En fait, ça fait longtemps que je ne me suis pas sentie aussi laiteuse. Il faut dire que ce n’est pas à chaque jour qu’on entend les jeunes adéquistes parler de l’avenir des prestations financières de l’aide sociale.

Bravo. Sincèrement, j’applaudis le congrès de la Commission des Jeunes de l’Action Démocratique du Québec pour avoir réussi à trouver ce nouveau champ de bataille. Après s’être accaparé le débat des accommodements raisonnables, sur quel autre préjugé pourrait-on cogner pour s’attirer l’opinion publique de « monsieur/madame tout-le-monde  » ? Mais bien sûr, cognons sur les « BS  ». Comment se fait-il que je n’y aie pas pensé avant ? Ce qu’il doit être fier de ses troupes, Mario… Il en fera peut-être son nouveau cheval de combat, qui sait ? Chose certaine, c’est que le sujet sera plus que populaire et que les médias reprendront la nouvelle avec grand plaisir. Il ne reste qu’à savoir si Charest ordonnera la création d’une Commission d’études pour faire le point sur la situation des assistés sociaux au Québec. Avouez que ce ne serait pas étonnant.

Les Lumières avaient pensé la démocratie en fonction du bien commun et de la volonté générale. De nos jours, il s’agit plutôt du bien privé et de la volonté de tous ; tout pour s’attirer la faveur du public. Les grands penseurs étaient aussi persuadés que l’être humain était doté de raison et que par l’exercice de cette raison, une démocratie était possible. Et nous voilà rendus là, à jouer sur des passions injustifiées pour s’attirer le pouvoir politique. La raison a complètement glissé vers l’émotivité. Le rôle des politiciens n’est-il pas d’éclairer les citoyens sur les enjeux justes de la société ?

J’ai lu leur proposition basée sur des « Attendu que  » chiffrés sans justification. Les statistiques, on peut leur faire dire n’importe quoi, il me semble que c’est connu. En les utilisant de la sorte, l’aile jeunesse adéquiste y puise sa crédibilité, parce que si c’est scientifique, c’est que c’est vrai, il faut le croire. Rendez-vous donc sur le site Internet pour y lire que l’« on compte plus de 140 000 prestataires des programmes d’aide financière de dernier recours qui ne présentent pas de contraintes à l’emploi ; plusieurs études montrent que l’assistance sociale pourrait encourager le travail au noir ; si l’on tient uniquement compte du nombre moyen de prestataires et de l’allocation de base qu’ils reçoivent, il en coûte plus de 950 millions de dollars par année aux contribuables québécois ; 65% des assistés sociaux aptes au travail sont dans cette situation depuis plus de 4 ans et que 56 000 d’entre eux le sont depuis une décennie ou plus. »

Récapitulons. Premièrement, les jeunes adéquistes considèrent que les assistés sociaux « ne présentent pas de contraintes à l’emploi.  » J’aimerais bien savoir ce qu’est une contrainte à l’emploi pour eux. C’est peut-être mon petit côté universitaire à la recherche de définitions, mais quels critères permettent de circonscrire une contrainte à l’emploi ? Perdre ses deux bras et ses deux jambes peut-être ? Malgré qu’un job de téléphoniste est toujours possible dans ce cas. Je n’en ai pas la moindre idée. Mais bon, les adéquistes doivent mieux connaître les assistés sociaux que moi. Au fait, si un jeune adéquiste a déjà vécu de l’aide social, qu’il se lève.

Deuxièmement, les assistés sociaux seraient plus enclins au travail au noir. Avez-vous regardé les prestations qui leur sont versées les amis ? Vous pensez que c’est rose, vivre de l’aide sociale ? Si les prestataires ont de la difficulté à payer leur logement chaque mois, c’est certain qu’ils tenteront de chercher une autre source de revenu. Et comme le travail à temps partiel déclaré coupe les versements du gouvernement, le plus avantageux pour eux est de ne pas déclarer leur salaire. Essayez les mêmes études sur les prestataires d’aide financière aux études, vous arriverez aux mêmes résultats. Les prêts et bourses : sujet du prochain congrès peut-être ?

Troisièmement, les chers contribuables paient plus de 950 millions de dollars pour leur filet social. De quoi nous ébranler. En 2003, on comptait 5,72 millions de contribuables québécois. Petit adéquiste, sors ta calculatrice, ça fait 166$ par contribuable, soit 13,83$ par mois pour te protéger si jamais les derniers recours s’imposent. Je sais que le calcul ne devrait pas se faire de la sorte, que les riches paient plus que les pauvres, que la « classe moyenne  » est toujours perdante, mais n’empêche que la moyenne est drôlement amusante ! Vous n’êtes pas seuls à aimer jouer avec les chiffres.

Quatrièmement, 65 % des assistés sociaux prestataires depuis plus de quatre ans seraient aptes au travail et parmi eux, 56 000 le seraient depuis une décennie ou plus. Expliquez-moi ce que veut dire « aptes au travail  ». Non, je ne suis pas experte sociologue sur la question, mais je sais pertinemment qu’une grande partie des assistés sociaux ne sont pas aptes au travail. Ils bénéficient du dernier recours non pas par fierté, mais par nécessité. Ils sentent leur dignité s’affaisser en recevant ce chèque chaque mois. Ils ne crieront pas leurs malheurs en affirmant qu’ils sont inaptes à travailler. Ils sont comme vous et moi, des êtres humains. Ils n’ont pas besoin davantage de répression. Ils ont besoin de temps. Du temps pour récupérer, pour réapprivoiser la vie de société, pour guérir des maux imperceptibles, … : du temps qui ne se compte pas.

Il y a déjà quelques années, à ce temps-ci de l’année, des bénévoles venaient porter des paniers de nourriture à la maison. Ma mère, avec un demi-sourire, les accueillait en leur disant que c’était « trop gentil, franchement, c’est bien trop tout ça.  » Une fois les bénévoles partis, ma mère rangeait les denrées en pleurant. Elle avait honte. Moi aussi d’ailleurs. À mon début d’adolescence, je voulais que personne ne le sache. J’avais peur du regard des autres, de ces jugements qui ne comprennent rien. J’avais goûté, bien avant mon temps, à la saveur adéquiste.

Arrêtons donc de nous diviser. J’en ai assez de ces enfantillages. Soyons plus ouverts, et comprenons l’autre avant de le juger. Chers amis adéquistes, vous qui détenez l’opinion publique si facilement, pesez vos mots. Vous avez le devoir d’éclairer les gens, et non de les réprimander. En ces précieux temps des Fêtes, nous devrions célébrer l’amour de l’autre, le partage, l’amitié et la solidarité. Sans accommodements raisonnables,

Joyeux Noël à tous !

Cet a paru dans l'édition Décembre 2007 de l'Union Libre. Si vous souhaitez y réagir, nous vous invitons à écrire un article qu'il nous fera plaisir de publier. Alternativement, vous pouvez laisser un bref commentaire ci-dessous.

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