L’agriculture biologique au Québec

Quand les jours raccourcissent et que les vrais hivers se font attendre, quand la lassitude s’installe et que votre flamme militantiste se met à vaciller, il est grand temps de se tourner vers les valeurs sûres. L’agriculture biologique – par opposition à l’agriculture conventionnelle ou industrielle davantage axée sur le rendement optimal à court terme des produits du terroir – constitue ce qu’on peut qualifier de phénomène en hausse au Québec. Et comme il n’y a point d’offre conséquente sans demande, c’est grâce aux citoyens revendicateurs que l’agriculture se porte de mieux en mieux chez nous malgré la situation financière précaire de ses producteurs depuis les premiers balbutiements de l’industrie.

Cultiver bio, c’est retourner aux sources. C’est tourner le dos aux pesticides, hormones et autres engrais productivistes pour assurer une meilleure qualité du sol, de l’environnement naturel et des aliments. C’est hélas souvent accepter de payer un peu plus cher pour de meilleurs produits, pour des aliments plus humains. Au printemps 2006, l’ogre Wal-Mart se donnait pour objectif de récupération politique de vendre davantage de produits biologiques et/ou locaux. Que penser de ce coup de baguette de marketing ? Plusieurs artisans de l’industrie bio ont vivement dénoncé les tentatives du magasin à grande surface de verdir son teint.

Ex-candidate pour Québec Solidaire et figure emblématique du mouvement environnemental, la jeune Laure Waridel n’a pas ménagé ses mots pour vilipender l’action de Wal-Mart. Selon l’auteure d’/Acheter c’est voter/, la multinationale n’essaie le vert que pour tenter de blanchir sa terne réputation et la première erreur serait a priori de mettre les pieds chez Wal Mart. En sus, environ 20% du lait prétendument biologique vendu dans l’enceinte du géant états-unien vient de fermes industrielles où le bétail n’a pas accès aux pâturages selon l’Institut Cornucopia. Bref, il urge d’adopter une certification universelle pour les vrais produits biologiques, sans quoi l’appellation sera vulnérable aux entrepreneurs tentant de se faire du capital économique au détriment des producteurs soucieux de l’environnement et de la qualité des aliments.

Prospectives québécoises

En termes de certification, nous avons heureusement le Conseil des appellations agro-alimentaires du Québec (CAAQ) qui veille à désigner quel aliment peut être désigné bio ou non. Hélas, seuls les produits québécois sont certifiés par le CAAQ, rien n’oblige les producteurs étrangers qui vendent leurs aliments sur nos présentoirs à respecter nos normes. « La certification biologique aux États-Unis est beaucoup plus souple, voire carrément inadéquate  », estime Valérie Buist, technicienne en horticulture à St-Hyacinthe. « Les normes québécoises en agriculture bio sont beaucoup plus sévères et difficiles d’accès, d’autant plus que l’État investit très peu dans les formes d’agriculture non-conventionnelles  ». Cela fait en sorte que les puristes du bio doivent prendre leur avenir en main et redoubler d’efforts pour conserver leur étiquette. « Afin de respecter toutes les normes de l’industrie, les agriculteurs bio sont souvent contraints d’acheter du compost produit dans d’autres pays plutôt que d’utiliser du fumier ou d’autres produits à leur disposition à l’échelle locale. C’est pourquoi l’agriculture raisonnée, soit le fait de cultiver sa terre avec tous les éléments locaux à sa disposition qu’ils soient bio ou non, est souvent préférable à l’agriculture biologique  », soutient-elle.

Autre écueil sur la route des producteurs bio motivés, le monopole syndical de l’Union des producteurs agricoles (UPA). Chapeautée par Laurent Pellerin, ex-président de la Fédération des producteurs de porcs du Québec et décoré du titre du Chevalier de l’Ordre national du Québec, cette organisation a le don de faire des mécontents dans le monde agricole. Dépassé un certain chiffre d’affaire, il est obligatoire pour tout producteur de devenir membre et de contribuer financièrement à l’UPA. CQFD : Se plier au modèle mis de l’avant par l’UPA. Ancien militant dans l’Union paysanne et journaliste au Couac, Marco Silvestro déplore la structure monopolistique et hiérarchique de l’UPA. « Il faut reterritorialiser l’agriculture, lui donner tous les hectares nécessaires et réorienter les politiques agricoles vers une production plus locale et autogérée. Il faut éviter que l’agriculture québécoise devienne une industrie isolée axée uniquement vers le profit  ». Producteur de fromage bio au lait cru chez les Fromagiers de la Table ronde à St-Jérôme, Ronald Alary se fait plus nuancé par rapport seul syndicat agricole québécois. « Je crois que l’UPA représente bien ses membres même s’il est difficile pour un producteur bio de trouver sa niche au Québec. Par exemple, un fermier qui désire démarrer son entreprise bio doit tout payer lui-même au début, y-compris la certification qui peut parfois s’élever à 1000 ou 2000 $ par ferme. Bien que nous puissions parfois bénéficier de certaines formes de remboursement de taxes municipales, il y a peu d’aide gouvernementale à notre disposition  ».

Les monocultures se répandent aussi comme des pissenlits au Québec et il faut s’en méfier, car un producteur qui pratique la monoculture de blé et qui s’affiche bio parce qu’il évite l’utilisation de tout pesticide ne souscrit pas à la règle de base du bio, soit l’entretien d’un sol riche et la rotation des cultures, voire la pratique de la jachère. Il est toutefois bien plus difficile de récolter des légumes différents sur un même espace, l’usage de machinerie devient presque impossible. Mais, logiquement, à quoi bon récolter ses monocultures dans un temps record quand on sait qu’environ la moitié des fruits et légumes finissent leurs jours aux poubelles, faute de trouver preneur ?

Sortir de la gimmick

Pour bien saisir la nature de l’agriculture bio, il faut non seulement la placer dans son contexte, mais aussi déconstruire quelques dogmes/préjugés/faussetés. L’agriculture qui prend l’environnement naturel et humain en compte n’est pas née à la suite d’un projet de loi d’un quelconque ministère du Développement durable (sic) ni d’une tentative de marketing environnemental (sic). Elle peut être associée à un éventail de pratiques altermondialistes ou allant à contre-courant du discours dominant du rendement optimal de sa vie, son horaire, son travail et ses loisirs. Ainsi, l’agriculture bio s’est souvent développée conjointement avec des pratiques de commerce équitable, d’autogestion de terres agricoles, de simplicité volontaire ou de socialisme écologique. Toutefois, nous ne pouvons mettre tous ces phénomènes novateurs dans un même panier d’osier. Osons voir la pléthore de possibilités de changer le monde qui s’offrent à nous. Si Wal-Mart veut mettre le grappin sur l’engouement autour des produits bio, c’est peut-être qu’elle cherche à détourner l’attention du mauvais traitement, voire de l’infantilisation qu’elle impose à ses employés et de l’interdiction d’association syndicale qu’elle maintient toujours.

Jusqu’ici, les agriculteurs bio ont réussi à survivre dans un marché concurrentiel en se regroupant et en proposant des aliments plus sains et plus savoureux au public. Ainsi est née la Fédération des agriculteurs biologiques du Québec (FABQ). En unissant leurs voix, les producteurs biologiques contribuent à accroître l’accessibilité de leurs aliments. En s’efforçant d’offrir des produits de qualité à leurs acheteurs plutôt qu’en se lançant dans de dispendieuses campagnes publicitaires, les bio gagnent du terrain. En atteste la mise sur pied du programme Agriculture soutenue par la communauté (ASC) où des citoyens achètent à l’avance des paniers bio aux producteurs qui évitent ainsi le gaspillage de récoltes et s’occupent de livrer la marchandise à des points de chute spécifiques sur une base régulière.

Il faut également se méfier de certains arguments fallacieux des détracteurs de l’agriculture bio. Il suffit de se pencher sur l’article publié dans l’Actualité cet été qui tentait de prouver qu’il est impossible d’acheter local et bio en même temps. Le brave homme avait mené sa propre enquête avec sa bagnole, calculé ses moindres déplacements et conclu qu’il vaut mieux acheter des produits locaux empreints de pesticides que les marginaux produits bio produits si loin. Voilà un fier exemple de la pensée au premier degré, à court terme et nullement pertinente. D’autres gens, par manque d’information ou de volonté, associent naturellement l’agriculture bio au végétarisme sectaire et grano. Faux ! La culture de viandes biologiques constitue un part importante de l’industrie. Si un agneau ou un poulet résidant dans Charlevoix a pu bénéficier de conditions et d’espace raisonnables d’existence, a eu accès à de la nourriture exempte d’OGM et n’a pas terminé ses jours asphyxié dans un coin ou étranglé, il peut être certifié bio. À cet égard, il est vrai que l’élevage requiert des quantités faramineuses de nourriture et que le végétarisme règlerait une partie du problème, mais un petit mechoui bio avec la famille élargie au mois d’août n’a jamais fait mal à personne vous diront certaines gensses.

Bref, les motifs pour passer à l’agriculture biologique sont nombreux. Plusieurs concernent d’ailleurs la santé des populations humaines et animales. « Encéphalopathie spongiforme bovine, grippe aviaire, fièvre aphteuse, hécatombes liées à l’eau contaminée en milieu agricole, infestations de cyanobactéries, syndrome du dépérissement post-sevrage, stérilité des animaux qui consomment des aliments génétiquement modifiés… Les preuves de l’imminence de la déroute du secteur, dans sa forme industrielle, abondent. L’agriculture, c’est plus qu’un secteur économique, c’est notre garantie de santé présente et future  », s’insurge Hugo Latullipe, auteur de Bacon, le film sur les méfaits de l’industrie porcine au Québec. À nous de faire écho à ces cris du cœur.

Cet a paru dans l'édition Décembre 2007 de l'Union Libre. Si vous souhaitez y réagir, nous vous invitons à écrire un article qu'il nous fera plaisir de publier. Alternativement, vous pouvez laisser un bref commentaire ci-dessous.

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