On est un journal de sciences po, non ? (Ah ouais, Droit aussi. Pardon, chers droiteux. Cet article est scientifiquement politique. Mais c’est juste que ça serait cool que certains d’entre vous se pointent pour écrire dans ces pages. C’est moche, quoi, de pas vous voir la bette.) Euh… je disais : ceci est un journal de sciences po, en théorie. Fak m’en va parler d’un phénomène typique aux sciences po : les théories. Aaaaah, les magnifiques, les belles, les passionnantes, les équilibrées, les construites, les cohérentes, les concises théories du politique !

Véritables labyrinthes conceptuels d’abstractions manipulables au gré des processus intervenant dans leur mode de développement, ces tourbillons de mots sans fond (mais à la forme bien circonscrite) aspirent à qui mieux mieux chaque cerveau désirant accéder à la Maîtrise, à la Doctrine, à la Sagesse, à la Vérité avec un Grand V. À force de tournures de phrases interchangeables pour le plus grand plaisir des pédants que nous sommes tous devenus, elles nous aspirent vers les cieux bénis de la compréhension supérieure des choses du bas monde dans lequel patauge la masse des ignorants. Notre tour d’ivoire est chaque jour plus blanche, plus haute, plus esthétique, plus distante d’avec le réel.

– Le réel ? Pfffff!! En voilà donc une théorie saugrenue : on construit sa réalité, mon vieux. La réalité, c’est la tour d’ivoire pour les intellos, le confortable vase pour la lie du peuple. Chacun se l’est construite.

– Dehors, sale constructiviste ! Espèce d’aveugle relativiste même pas capable de voir la noblesse des idéaux que chacun porte en soi ! Tous, dans la tour ou dans la boue, nous sommes frères et aspirons à un monde meilleur. Tiens-toi le pour dit.

– Propagandiste ! Menteur ! Hypocrite ! Bourgeois fasciste xénophobe ! Jamais tu ne convaincras le peuple, le vrai, le seul et unique, avec tes prétentions à l’universalité! Le prolétaire n’a que ses chaînes à perdre, alors gare à ta tête !

– Voyez, cher lecteur, chère lectrice, nous avons ici un parfait exemple de l’égoïsme fondamental qui habite chacun de nous. Personne n’y échappe. Ici, la lutte pour le pouvoir se joue comme une lutte pour la prépondérance idéologique. Observez bien qui gagnera : ce sera votre modèle. Car il est bien sûr impossible que l’un d’entre eux ne finisse par gagner : aucune entente rationnelle n’est possible entre êtres humains. Seuls les rapports de force prévalent.

– Paix, man, paix ! Écoute ton coeur, tu le sais ben au fond qu’on s’aime tous ! Rassemblons-nous et dansons, refondons la société qui nous a enseigné à nous haïr de la sorte !

Et vous ? Poursuivrez-vous ce magnifique, ce cohérent, ce structuré, ce on-ne-peut-plus-rationnel dialogue de sourds ?

Ce qui est fascinant avec les théories, c’est que ceux qui expliquent le monde de telle ou telle façon – donc qui adoptent telle ou telle théorie – promeuvent la plupart du temps des valeurs et des objectifs parfaitement en lien avec leur compréhension du monde. Logique, direz-vous.

Ce qui est encore plus fascinant avec les théories, c’est qu’on les enseigne une à côté de l’autre, distinctement, pour bien nous faire comprendre qu’elles sont inconciliables.

Et ce qui est encore plus extrêmement fascinant avec les théories, c’est qu’on a tous tendance à sentir qu’on doit en choisir une. UNE. La vraie. Celle qui nous remplit d’aise et d’allégresse, celle qui nous met en paix – ou en guerre – avec le monde, dépendamment de si on aime le monde a priori, ou non. Après, on ne veut plus en démordre, on a trouvé notre religion, notre sens à la vie, et on le défendra envers et contre tous, à sa logique défendant, refusant de voir ce qui ne concorde pas. Ou ne le pouvant plus.

Je vais donc me permettre ici un petit écart et sortir de la critique pour reconstruire le vieux bon sens. Blastez-moi, haïssez-moi, demandez-vous pourquoi je radote ça, lâchez-vous lousse. Mais lisez et ne vous fermez pas les yeux (et surtout pas les neurones), s’il-vous-plaît.

a) Une théorie doit servir à expliquer le monde. Pas le contraire. Ça ne vous titille pas un peu, vous, quand vous devez analyser tel problème sous la perspective théorique X ? Non ? Ça sert à quoi ? Tout le monde sait bien que vous allez systématiquement dénicher tous les faits qui entrent dans le cadre de la théorie. Les autres… on s’en contrefout. Tout le monde sait qu’à la fin, le résultat sera beau : vous aurez examiné à quel point on peut faire rentrer n’importe quel événement dans un cadre explicatif aléatoire. C’est beau, n’est-ce pas ? Sauf qu’on n’est pas en Arts. On est en sciences po.

b) Une théorie, pour avoir une valeur quelconque, doit avoir été élaborée à partir d’une observation de la réalité. « La réalité, hein… pas sûr sûr que ça existe vraiment, moi… BANG !  ». Cette chaise existe. J’te casse. Une théorie, donc, c’est une compréhension de la réalité selon un certain point de vue. Ça ne sert à rien d’essayer de coller une théorie à un événement, à un phénomène. Ce qui compte, c’est d’expliquer l’évènement. Si une théorie peut aider, c’est bien. Deux, c’est mieux.

c) Ce qui nous mène à c) : une théorie adopte toujours un certain point de vue. Et en exclue donc d’autres. Le libéral pense que c’est l’individu qui constitue la meilleure perspective à prendre pour comprendre le monde. Le marxiste penche pour les classes. L’écolo radical dit que non, c’est la vie. (Ouais… tentant lui. Difficile de trouver quelque chose plus fondamental!) Le communautarien ne voit que les communautés. Etc. Eh bien moi, moi, dans mon infinie autorité que me donne cet amas de fibres de bois grossièrement tachées d’encre, je dis que c’est tout ça, et plus encore. Pensez-en ce que vous voulez, mais je ne vois pas comment on peut comprendre le politique sans considérer les individus, ou sans considérer les peuples, ou les classes, ou les langues, ou les religions, ou les plantes (oui, oui!), ou l’amour, ou la testostérone, ou le climat, ou les roches (l’or…), ou que sais-je encore…

d) N’essayez pas de fourrer ce que je viens de dire dans un cadre théorique religieux et obnubilant. La lumière qu’on fixe aveugle. L’aliénation, c’est MAL.

Cet a paru dans l'édition Décembre 2007 de l'Union Libre. Si vous souhaitez y réagir, nous vous invitons à écrire un article qu'il nous fera plaisir de publier. Alternativement, vous pouvez laisser un bref commentaire ci-dessous.

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