Mouvement étudiant : la division règne

Manifestation pour sauver l’UQÀM

Rares sont ceux qui ont prêté attention aux revendications des 18 625 étudiants de l’UQÀM en grève du 12 au 16 novembre. Noyée dans une langue de bois impeccable, la ministre Courschesne a préféré nager dans la rhétorique en comparant les frais de scolarité du Québec avec ceux des autres provinces canadiennes. De son côté, l’administration de l’UQÀM a joué les Bruce Willis tandis que Claude Corbo s’est plutôt adonné à l’allégresse de « où est Charlie ?  ». Quant à elle, la population a généralement servi de marmite aux discours démagogiques des leaders d’opinion. Pourtant, les artisans de cette grève portaient fièrement un projet bien particulier, celui de proposer une tout autre vision de l’éducation et des études postsecondaires. Au-delà de l’opposition face à l’augmentation à terme de 500$ par session, il s’agissait de jeter un regard critique face au désengagement de l’État québécois dans le financement de l’éducation postsecondaire. Cette grève avait ainsi pour but d’affirmer la nécessité de réintroduire l’éducation à l’agenda politique. Malheureusement, il semble que cette position ne fait pas consensus au Québec.

Apathie des étudiants

Beaucoup affirment que les étudiants devraient faire leur part en déboursant de leur poche, et ce, peut-être au prix de manquer quelques 5 à 7, ou de vendre leur iPod. Cela démontre clairement que la majorité des Québécois a mal saisi le message central de ce bref mouvement de grève. Plus grave encore, plusieurs signes d’apathies apparaissent au sein même du mouvement étudiant. La volonté de sauver l’éducation n’a pas le vent dans les voiles. Même ici à l’UQÀM, la volonté d’agir n’est pas généralisée. Certes, la semaine de grève a été votée par 5 des 7 associations étudiantes de l’université, mais seulement un noyau d’étudiant a participé ponctuellement aux activités proposées. Par ailleurs, le 21 novembre dernier, réunis en assemblée générale, les étudiants de l’Université du Québec à Trois-Rivières ont voté en faveur d’une proposition d’indexation des droits de scolarité au coût de la vie. Deux semaines plus tôt, les membres de l’Association des étudiant(e)s en droit de l’université Laval (AED), se sont prononcés pour le dégel, dans une proportion frôlant les 75%. Enfin, le 28 novembre, ce fut au tour des membres de l’Association des étudiant(e)s en droit de l’université de Montréal d’appuyer le dégel, cette fois dans une proportion de 60%. Assistons-nous au développement d’un courant pro-dégel au sein de quelques associations étudiantes du Québec ? « Il faut relativiser ces votes, plusieurs ont appuyé le dégel des frais de scolarité dans le seul but d’éviter la tenue d’une grève  », tient à nuancer Maxime Gagné, vice-président aux affaires externes de l’AED Laval. Par contre, le choix de ces associations lève peut-être le voile sur une division grandissante chez les étudiants. « On sent de moins en moins d’effervescence sur le terrain, les étudiants sont difficilement mobilisables et j’ai l’impression que le mouvement va se dégonfler  », ajoute-t-il. Comment défendre le projet d’une éducation postsecondaire ouverte, décentralisée, et peut-être même gratuite, dans un tel contexte ?

Un mouvement consensuel ?

Dans la foulée de la vague de droite qui frappe le Québec, le rôle et l’implication de l’Association pour une solidarité syndicale (ASSE) ainsi que des Fédérations nationales devient un élément essentiel. Ces dernières doivent assurer leur leadership pour éviter de manquer le train pendant qu’il passe. Un soulèvement populaire spontané des étudiants risque fort peu de se produire. Au sujet de la division du mouvement étudiant quant au dégel, la Fédération étudiante universitaire du Québec ne semble pas s’inquiéter. « Il y a toujours eu des différences au sein du mouvement étudiant, et il y en aura toujours  », fait valoir Jean-Patrick Brady, président de la FEUQ. Hormis quelques associations qui font bande à part, la fédération est d’avis qu’il existe un consensus chez les étudiants, « la majorité d’entre nous sont contre la dégel des frais de scolarité imposée par le gouvernement Charest  » ajoute M Brady. Ce dénominateur commun permettra d’élaborer un « projet de société consensuel  » basé sur la « rationalité  » et soustrait « de préjugés  ». Minimisant elle aussi l’impact des associations étudiantes en faveur du dégel, l’ASSÉ se questionne cependant sur l’existence d’un consensus et d’un dénominateur commun au sein du mouvement étudiant. « d’où s’inspire la FEUQ pour parler de consensus, au contraire on remarque que la population étudiante est fortement divisée face aux choix qui s’offrent à elle  » affirme Hubert Gendron-Blais, secrétaire aux communications de l’ASSÉ. Selon ce dernier, le point unificateur du mouvement étudiant ne se situe pas tant au niveau des revendications,mais plutôt vers qui elles s’adressent, « idéalement, nous aurions avantage à être uni, mais compte tenu de la pluralité de revendications, le point unificateur du mouvement se résume à l’ennemi commun  » affirme M Gendron-Blais.

Agir dans la division

Plus tôt dans le mois de novembre, des représentants de la FEUQ ont participé au congrès de l’ASSÉ afin de les inviter à se joindre à la manifestation du 22 novembre. Prétextant avoir concentrés leur effort autour de la manifestation du 15 novembre, les membres de l’ASSÉ ont décliné l’offre. Un peu plus tard, une rencontre a eu lieu entre les deux organisations, mais rien de formel n’a été décidé. « Il s’agissait plutôt d’une rencontre informelle pour mettre les choses au clair et nous en sommes venus à la conclusion qu’il serait inutile de se lancer des roches  » indique Hubert Gendron-Blais. Dans les faits, cette entente ne s’est jamais concrétisée. En effet, récemment, des associations étudiantes des fédérations ont publié une lettre dans Le Devoir pour dénoncer la « violence  » à l’UQÀM et au cégep du Vieux-Montréal. De leur côté, une centaine de membre de l’ASSÉ ont perturbé la manifestation du 22 novembre, entre autres organisée par la FEUQ. Selon l’ASSÉ, la différence entre les deux organisations est fondamentale,« nous n’avons pas la même conception du droit à l’éducation. Idéalement, l’éducation doit être reliée à l’ensemble des problèmes de la société, tandis que la FEUQ propose une vision fonctionnaliste et corporatiste de l’éducation », affirme le porte-parole. La FEUQ et l’ASSÉ s’entendent au moins sur un point : ces divisions idéologiques sont saines puisqu’elles permettent de nourrir les débats en plus d’être à l’image de notre société. Par contre, une telle dynamique ne doit pas se transformer en une guerre ouverte entre les deux organes représentatifs. « La division devient un problème lorsque les énergies sont concentrées pour attaquer la campagne de l’autre  », fait valoir M Gendron Blais. Quant à elle, la FEUQ dit avoir tout fait pour tenter un rapprochement, « nous avons fait notre possible et la réponse que nous recevons est à l’image de ce qu’il s’est passé à la manifestation du 22 novembre  » souligne M Brady, en faisant allusion à la « contre manifestation  » organisée, en partie, par des étudiants membres de l’ASSÉ.

Malgré leur volonté de faire valoir leurs causes en évitant de se mettre des bâtons dans les roues, l’ASSÉ et le FEUQ restent profondément divisées. L’ASSÉ digère encore mal de s’avoir fait récupéré la grève du printemps 2005 par la FEUQ et la FECQ. Souvenons-nous, les fédérations s’étaient jointes au mouvement de grève beaucoup plus tard que l’ASSÉ, une fois le travail de mobilisation achevé. Ensuite, les deux Fédérations avaient négocié seules avec le gouvernement pour finalement présenter l’issu de la grève comme une victoire, alors qu’il s’agissait d’une cuisante défaite pour l’ASSÉ. Pour qu’un rapprochement soit possible, le lien de confiance doit donc être rétabli, ce qui nécessitera beaucoup plus que des ententes de principe. En attendant, nous devons espérer que les différends entre les deux camps ne se transformeront pas en combat de lutte sur la place publique. Bien que ces divergences alimentent les débats, elles peuvent aussi grandement nuire à la mobilisation des étudiants, particulièrement ceux et celles insensibles ou peu familiers avec le mouvement et les enjeux qui en découlent. Observer l’ASSÉ et la FEUQ s’entredéchirer ne convaincra personne à se positionner et surtout de prendre part activement au mouvement. L’ASSÉ et la FEUQ devront donc démontrer que leurs différences ne constituent pas un obstacle pour livrer bataille contre le désengagement étatique dans un domaine aussi essentiel que constitue l’éducation. Sinon, la mobilisation risque fortement d’être éclatée, mal coordonnée et inefficace.

Cet a paru dans l'édition Décembre 2007 de l'Union Libre. Si vous souhaitez y réagir, nous vous invitons à écrire un article qu'il nous fera plaisir de publier. Alternativement, vous pouvez laisser un bref commentaire ci-dessous.

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