La plongée industrielle, un travail méconnu
Le fond sous-marin est de loin le plus grand habitat de la Terre, et on le connaît très peu. En effet, plus de gens se sont aventurés dans l’espace que dans ces profondeurs. Les océanautes font partie des rares individus qui côtoient ce monde fascinant régulièrement, parfois même au péril de leur vie. Portrait d’un métier extrême et aussi méconnu que l’univers océanique : la plongée industrielle offshore.
Le métier de plongeur professionnel peut faire rêver, surtout si on lit le titre accrocheur d’une émission à ce sujet : « Vous avez toujours rêvé de passer votre vie sous l’eau ? Et si vraiment vous passiez vos journées à côtoyer les poissons et autres crustacés ? Alors, pourquoi ne pas devenir scaphandrier et effectivement passer une bonne partie de vos journées en apesanteur? »
Concrètement, le métier de plongeur professionnel est très difficile et les décors sont souvent bien moins paradisiaques que ce qui est décrit plus haut. En tout cas, c’est ce qu’affirme Jean-François Harbour, ancien étudiant de l’UQÀM qui a eu le coup de foudre pour cette profession périlleuse.
Le terme « plongeur professionnel » désigne deux métiers bien différents dont le seul point commun est l’élément dans lequel ils travaillent et… baignent : l’eau. Le premier est un moniteur encadrant des plongeurs amateurs. Le second est un plongeur industriel travaillant pour des entreprises de génie civil lors d’aménagement de barrages ou de ponts, ou pour l’industrie du pétrole sur des plates-formes de forage en mer. Sous l’eau, il doit exécuter des tâches qui se font généralement à l’air libre : il soude, découpe des métaux, raccorde des tuyauteries, des câbles, exécute des travaux de maçonnerie ou inspecte des épaves.
Même s’il exerce un métier passionnant, ses conditions de travail n’ont rien à voir avec les fonds sous-marins idylliques d’un lagon polynésien. Eaux très froides, boueuses ou polluées, espaces confinés et mauvaises conditions de visibilité sont le plus souvent son lot.
L’homme de l’/offshore/
Pour en arriver là, Jean-François découvre le surf à 16 ans et effectue deux voyages en Australie. « J’ai non seulement découvert le surf, mais aussi l’effet thérapeutique de l’eau et de l’océan sur moi », raconte le jeune homme. C’est ainsi qu’il s’inscrit à un cours de plongée sportive à l’UQÀM et découvre qu’il est possible de gagner sa vie par la plongée. Il part donc étudier à l’Institut maritime du Québec à Rimouski en plongée professionnelle. Quelques années d’expériences sur les chantiers de génie civil au Québec, puis, en 2005, il part travailler pour les plates-formes pétrolières en Inde. Il devient alors un plongeur offshore. Et les missions s’enchaînent : quatre fois en Inde, puis en Thaïlande et tout récemment à Dubaï, dans les émirats arabes unis.
Comme le souligne l’océanaute, il existe deux grandes catégories de « plongeurs pros », les inshores, qui sont basés à terre et dont les profondeurs d’intervention ne dépassent pas 20m, et les offshores, qui ne travaillent qu’en haute mer, à des profondeurs allant de 80m à 500m. « En tant que plongeur offshore, la maîtrise parfaite de la plongée et de ses règles est nécessaire, mais elle est loin de suffire », explique Jean-François, « les qualités physiques et surtout nerveuses sont indispensables ».
En effet, certaines missions peuvent durer plusieurs semaines, voire plus d’un mois, et le chantier sous-marin est constamment animé par deux équipes de trois plongeurs qui se relaient environ aux 12 heures, 7 jours sur 7. Ils sont donc trois par rotations, un Bellman, désigné pour surveiller les deux autres plongeurs, le diver one et le diver two. Ainsi, le plongeur reste souvent plus de 7 heures dans l’eau…
Entre les heures de travail, les plongeurs se reposent et mangent dans leurs « caissons de vie », des submersibles en forme de tube, divisés en plusieurs sections, dont un lounge pour les repas et la détente, et un dortoir isolé pour le sommeil. « Tout ceci semble luxueux quand on y pense, mais imaginez-vous vivre à 6 dans un tube faisant pas plus de 4m de diamètre par 8m de long! » lance Jean-François. Le plus dur, selon le plongeur, c’est qu’il est impossible de fuir ses coéquipiers, il faut garder son sang-froid et ne pas perdre le contrôle.
Un système à saturation
Ainsi, ces missions où les plongeurs doivent travailler dans des profondeurs d’intervention de l’ordre de 80m à plus de 200m sont courantes. Ce sont des plongées dites à saturation, car les plongeurs sont mis en immersion et le système dans lequel ils séjournent est composé de divers mélanges gazeux, qui leur permet de vivre à la profondeur du chantier sous-marin. Leur remontée à la surface doit se faire par étape, afin que les gaz dans l’habitacle soient modifiés selon la pression changeante. Une fois à la surface, ils doivent subir une phase de décompression tout en restant dans les caissons. Comme l’explique Jean-François, cette phase peut durer plusieurs jours : « grosso modo, pour chaque 40m de profondeur, c’est une journée de décompression ».
C’est à partir des années 60, avec le besoin créé par l’exploration pétrolière extracôtière, ou offshore, que la nécessité est apparue de mettre au point la plongée industrielle à grande profondeur. Jean-François nous fait réaliser à quel point les technologies utilisées sont pointues et impliquent des compétences d’ingénieries très poussées de la part des concepteurs de projets mais aussi des plongeurs. Comme il l’explique, les scaphandriers sont avant tout des techniciens à qui l’on confie des tâches à exécuter avec les plus grands soucis d’efficacité et de rentabilité au sein d’un milieu très hostile.
Dans l’obscurité de la mer
Le chantier sous-marin roulant 24 heures sur 24, il arrive souvent que les plongeurs aient à travailler dans la noirceur totale. Lorsque l’on demande à Jean-François s’il lui arrive de redouter ces moments, il ne bronche pas : « Parfois, je préfère travailler durant la nuit car au moins je ne vois pas toutes les bibittes qui me regardent ». En travaillant dans de telles profondeurs, Jean-François raconte qu’il faut effectivement s’attendre à croiser des bêtes qui peuvent parfois être effrayantes. Le jeune homme, qui a déjà croisé de très près un barracuda et plusieurs serpents de mer, explique qu’il ne faut surtout pas paniquer. « En plongée sous-marine, la panique est fatale, il faut donc contrôler la montée d’adrénaline ».
Lorsqu’on lui demande ce qu’il redoute le plus de son métier, Jean-François considère que ce sont les imprévus techniques, qui peuvent entraîner des accidents parfois mortels. Lors de sa dernière mission, alors qu’il travaillait sous l’eau, le jeune homme a commencé à avoir de la difficulté à respirer. Par le système de communication inséré à son casque, il a prévenu le superviseur qui contrôle son alimentation en gaz à partir de la surface. Ce dernier, trop nerveux, a augmenté la pression alors qu’il devait la diminuer, résultat : Jean-François n’avait plus d’air. « J’ai failli m’évanouir et si c’était le cas, j’étais mort » relate le jeune plongeur, sur un ton étonnamment serein. Il explique cette attitude : « en choisissant d’exercer ce métier, j’ai accepté que ma mort pouvait arriver dans l’eau à tout moment ».
Une passion plus forte que tout
La ferveur qu’éprouve Jean-François pour son métier lui permet d’affirmer qu’il s’y plaît comme un poisson dans l’eau et que ce sentiment compense pour toutes les conditions difficiles qui font partie de son quotidien. Ce qui le motive avant tout : « j’aime le fait de devoir développer des aptitudes physiques et mentales pour tenter de maîtriser cet environnement mystérieux ».
Ainsi, ce métier fait de Jean-François un plongeur désireux de pénétrer les secrets de l’univers fascinant des océans. À bien y penser, ce métier permet aussi de mieux connaître l’univers de notre corps, parfois oublié, celui des lois physiques et physiologiques qui le régissent. Car, avant de se lancer à corps perdu dans la plongée extrême, il faut être conscient des limites de notre propre organisme.
Commentaires
Un métier méconnu, tout à fait ! Cela me donne des ailes!
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