Euphorie dans l’industrie minière

Mine Campbell, Chibougamau

La croissance des pays émergents propulse les prix des métaux toujours plus haut. Malgré les risques de récession aux États-Unis, la Chine et l’Inde entraînent l’économie mondiale vers de nouveaux sommets. Pendant que l’industrie manufacturière québécoise s’effrite, un vent de prospérité souffle sur les régions minières. Afin d’assurer le développement du secteur à long terme, le gouvernement québécois élabore sa première stratégie minérale.

La conjoncture est des plus favorables aux acteurs de l’industrie. La valeur de la production minérale québécoise est passée de 3,6 milliards $ à plus de 4,8 milliards en l’espace de trois ans. L’exploration a atteint son paroxysme avec des investissements de 260 millions $ en 2006. Cette effervescence est d’ailleurs responsable d’une pénurie de logements à Val d’Or. Un ambitieux projet verra le jour dans les prochaines années à Malartic en Abitibi-Témiscamingue. Un quartier complet de la ville sera déménagé pour faire place à une mine d’or à ciel ouvert. Des projets improbables il y a à peine cinq ans verront le jour très bientôt.

Le Ministère des Ressources naturelles et de la Faune (MRNF) tenait une consultation jusqu’en octobre dernier en vue d’élaborer sa stratégie minérale. Les pourparlers sont orientés sur cinq axes majeurs : l’exploration, la compétitivité, le renouvellement de la main-d’œuvre, la protection de l’environnement ainsi que la participation des communautés locales. Le ministre Claude Béchard présente le secteur comme « une force pour toutes les régions du Québec  ». Cet enthousiasme fiévreux cache toutefois de profondes incertitudes quant à la santé de l’industrie.

Face au manque de main-d’œuvre, à la vague de fusions et d’acquisitions et à la spéculation, la marge de manœuvre du gouvernement est réduite à sa plus simple expression. L’évolution du marché et des pratiques corporatistes affaiblit le pouvoir de l’État québécois de gérer ses ressources comme il l’entend. L’exubérante industrie doit aussi conjuguer la croissance avec les préoccupations sociales et environnementales, son image étant ternie par des années d’une expansion pas toujours bien contenue.

Un oligopole mondial

L’extraction et la première transformation des métaux représentent 4 % du PIB canadien et les entreprises installées au Canada dirigent près de 40 % des activités minières dans le monde. Le vaste mouvement de fusions et acquisitions est la tendance numéro un du secteur. Les élites politiques et économiques du pays craignent un déplacement des centres de décisions. Le journaliste Bernard Descôteaux a même résumé la situation en ces termes : « Les conglomérats miniers s’arrachent les métaux et des multinationales du Sud s’emparent du gaz naturel et du pétrole. Au milieu : le Canada. Un buffet où chacun se sert.  »

Le Québec n’échappe pas à la valse des transactions. L’ogre Rio Tinto a avalé le fleuron québécois de l’aluminium en 2007. La transaction, d’une valeur de 39,7 milliards $, est typique de l’activité qui anime l’industrie. Le renouvellement de l’entente entre Alcan et le gouvernement du Québec n’y est pas étranger. En échange de tarifs avantageux sur l’hydro-électricité et d’un prêt sans intérêts de 400 millions $ pour l’usine d’Alma, Alcan s’est engagée à maintenir son siège social et son niveau d’activité au Québec. Heureusement, Rio Tinto a annoncé dès le départ son intention de respecter cette entente.

C’est précisément le caractère à long terme de l’accord qui rend Alcan si intéressante. Le cycle haussier du marché des métaux fait miroiter des retombées importantes pour les travailleurs, les régions minières et les actionnaires qui voient leur capital gonflé à l’hélium. Or, il s’agit surtout d’un moyen pour soutenir la croissance à court terme du secteur. Lors de la dernière assemblée annuelle de l’Association minière du Québec (AMQ), Michel Audet, ex-ministre des Finances du Québec, appréhendait la concentration du capital minier. Plusieurs incertitudes sont liées au déplacement des centres de décisions hors du Canada.

L’ancien ministre est plutôt critique vis-à-vis la façon d’agir des entreprises : « La vague de croissance des entreprises par fusion et acquisitions s’inscrit dans une stratégie de rendement à court terme qui n’est guère compatible avec le cycle très long du développement de nouvelles mines.  » Non seulement la demande est plus forte, mais la faiblesse de l’exploration au cours de la dernière décennie est inquiétante à moyen terme. Il faut environ 12 à 15 ans pour développer une mine. La hausse du niveau d’exploration n’a pas suivi la montée spectaculaire des prix. Elle est passée de 103 à 260 millions $ entre 2001 et 2006, soit une hausse de 250 %. Depuis 2003, les prix de l’or et l’aluminium ont doublé, ceux de l’argent du zinc ont triplé et les prix du nickel et du cuivre ont été multipliés par quatre. Les réserves minières sont donc une importante source d’incertitude, selon Michel Audet.

La toute-puissante industrie affiche un enthousiasme démesuré face aux rendements issus de stratégies à court terme. Les effets d’une hausse plus significative de l’exploration et des investissements sur l’offre ne seraient pas visibles avant plusieurs années. Ainsi, la pression inflationniste menace la stabilité du secteur et la spéculation l’emporte sur les décisions d’affaires bien ficelées.

Main-d’œuvre recherchée

La compagnie Breakwater Resources a récemment demandé 47 permis de travail temporaire pour embaucher des travailleurs tunisiens à la mine Gonzague-Langlois à Lebel-sur-Quévillon. Depuis novembre 2005, plus de 700 travailleurs sont sur la paille dans cette ville forestière de quelque 3000 habitants. Cette affaire a suscité de vives réactions au sein de la population. Le conseiller régional de la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ), Gilles Chapadeau, a vivement dénoncé la situation. Selon lui, les gens de l’endroit ne demandent pas mieux que de recevoir la formation afin de travailler dans cette mine. Jusqu’ici, Breakwater a maintenu sa décision.

Après des années de vaches maigres, il devient de plus en plus difficile de recruter des travailleurs. Beaucoup sont partis travailler ailleurs ou se sont recyclés dans d’autres secteurs d’activité. Malgré un taux de chômage élevé, les entreprises ont de la difficulté à trouver des travailleurs qualifiés. Même lorsque ceux-ci sont disponibles, la recherche d’avantages à court terme pousse les principaux acteurs de l’industrie à négliger la formation. Lebel-sur-Quévillon est l’exemple extrême de ce genre de pratiques. Cette situation est inquiétante compte tenu que le Nord-du-Québec a l’un des taux de chômage les plus élevés de la province. La relation vertueuse entre la création d’emploi et de richesse semble être enterrée une fois pour toute dans ce secteur d’activité. Selon le géologue Patrick Houle, la plupart des acteurs de l’industrie s’entendent sur le sujet : « La solution la plus simple pour les entreprises est de transporter les travailleurs.  »

Le déplacement de la main-d’œuvre accentue les fuites de capitaux hors des circuits économiques régionaux. La rationalisation des activités minières freine le développement régional, affaiblit le pouvoir syndical et diminue le niveau d’expertise québécois dans un domaine où la province s’illustre et ce, depuis les débuts de son industrialisation. La structure de l’industrie subit une véritable mutation et le gouvernement du Québec, unique gestionnaire des ressources naturelles, voit son champ d’action diminuer rapidement. Malgré les discours, le ministre Claude Béchard essaie de changer la direction d’une vague à l’aide d’un minuscule seau.

L’environnement

En raison des préoccupations environnementales, l’industrie a dû se discipliner quelque peu dans la province. Le gouvernement québécois a modifié la Loi sur les mines en 1995 afin de limiter l’impact de cette activité sur le territoire. Désormais, les nouveaux projets d’exploration ou d’exploitation doivent être assortis d’un plan de restauration et d’une garantie financière équivalente à 70 % des coûts prévus à cet effet.

L’industrie doit encore composer avec une image peu flatteuse et les répercussions d’un développement débridé. Récemment, les Inuits se sont dits très inquiets des emplacements miniers abandonnés dans le Nunavik au début des années 1970. Il y avait moins de contraintes à cette époque. Retracer les responsables se révèlera difficile et peut-être même impossible. Tout indique que les gouvernements provincial et fédéral doivent défrayer les coûts pour la décontamination. C’est exactement le genre d’agissements qui sont aujourd’hui prohibés par la loi.

Environ 140 emplacements contaminés n’ont pas de responsables connus ou solvables. Plus de sept sites abandonnés sur 10 sont en Abitibi-Témiscamingue. Depuis 1987, le MRNF a investi 20 millions $ dans la restauration mais pour les seuls sites précédemment nommés, environ 100 millions $ seront nécessaires. Ces fonds publics, largement insuffisants, servent à réparer la mauvaise gestion de certains promoteurs privés.

La législation plus rigoureuse devrait, en principe, empêcher que cette fâcheuse situation ne se reproduise. Malgré les considérations environnementales, l’AMQ est irritée par l’action gouvernementale. Tel qu’indiqué dans son rapport annuel 2006-2007 : « La prolifération de la réglementation environnementale, l’absence de l’harmonisation fédérale – provinciale, la confusion lors des interprétations et la lenteur d’analyse des demandes de certificats ralentissent le développement des projets et exaspèrent les sociétés minières et les promoteurs des projets.  »

Le MRNF aura fort à faire pour que sa stratégie minérale soit un succès. Les tendances lourdes qui affectent l’industrie minière ajoutent beaucoup de pression sur les décideurs politiques. La surexcitation des promoteurs les rend aveugles à différentes facettes de la conjoncture actuelle. Il est préférable de ne pas tomber dans le même délire. Le secteur des mines et métaux est un très gros morceau de l’économie québécoise. Devant un oligopole mondial, les élus auront deux choix : agir et risquer de froisser l’omnipotente industrie ou faire semblant d’agir et s’émerveiller de la croissance économique. Le résultat sera probablement une sorte d’entre-deux ou de compromis boiteux.

Cet a paru dans l'édition Février 2008 de l'Union Libre. Si vous souhaitez y réagir, nous vous invitons à écrire un article qu'il nous fera plaisir de publier. Alternativement, vous pouvez laisser un bref commentaire ci-dessous.

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