Voilà une terrible phrase de Freud à propos du sexe féminin. Le pire n’est pas tant que le fondateur de la psychanalyse ait prononcé cette phrase mais qu’elle puisse paraître si vraie aujourd’hui encore. En effet, dans un monde où les femmes tentent d’agir et d’exister à part entière, elles se heurtent encore à de multiples obstacles dont le pouvoir, qui s’avère être un des plus insidieux.

La course à l’investiture démocrate qui se joue actuellement aux États-Unis en est un parfait exemple. En effet, les soutiens accordés à Barak Obama ou à Hillary Clinton semblent s’appuyer davantage en fonction du sexe ou de la race que sur les affections politiques des candidats. La prépondérance qu’ont désormais les caractéristiques sociologiques donne lieu à une chaude lutte et le suspense pourrait s’étirer jusqu’en juin dans le camp démocrate, qui se voit déchiré par ce face à face exceptionnel opposant une femme et un homme Noir.

Hillary Clinton a très bien performé à l’issue du « super mardi », où la candidate a remporté la course dans les États les plus convoités. Toutefois, ses stratèges demeurent très pessimistes sur ses chances de l’emporter dans plusieurs États cruciaux où se tiendront des primaires au cours des mois à venir. Ils ont beau louanger sa force, son intelligence ou encore sa capacité à exercer le pouvoir, même son propre camp redoute encore que les Américains ne votent pas pour elle.

Son expérience en tant que sénatrice et son parcours personnel, qui prouvent que Clinton est fort capable d’assumer le plus hautes tâches politiques, semblent une fois de plus ne pas suffire. Au lieu de critiquer ses réalisations, certains s’attaquent à sa personnalité, à sa coiffure, à son allure masculine ou trop féminine, et ce, de la manière la plus mesquine qui soit. On publie une mauvaise photo de Clinton en demandant qui a envie de voir la progression des rides de la future présidente. On lui reproche aussi un moment de faiblesse ou d’émotion au New Hampshire, où elle parlait de ce qui la motivait. Et si Hillary Clinton était un homme, les réactions seraient-elles différentes ? Les femmes en politique ont-elles droit à l’erreur, à l’imperfection ?

Une poignée de femmes dans un univers d’hommes

Une réflexion critique sur la place des femmes dans les instances du pouvoir et plus globalement sur leur statut social semble d’autant plus urgente. Les temps changent, et être femme n’est plus un obstacle infranchissable pour accéder aux hautes fonctions politiques. Pourtant, sur les 198 pays membres de l’ONU, elles ne sont que quinze, incluant les reines, à être élues à la tête de leur pays. Certaines n’ont que des pouvoirs honorifiques, d’autres sont parmi les femmes les plus puissantes de la planète. Même si les inégalités entre hommes et femmes sont de moins en moins marquées en Occident, ces pays n’ont pourtant pas tendance à choisir davantage de femmes pour les diriger. L’Amérique du nord représente le continent avec le plus piètre bilan : au niveau fédéral, ni le Canada ni les États-Unis n’ont encore élu une femme comme chef politique.

Lise Payette, ex-ministre du gouvernement Lévesque de 1976 à 1981, en entrevue à l’émission de radio Maisonneuve en direct, affirme que les femmes sont très nombreuses à occuper des responsabilités politiques dans les municipalités, les départements, les régions. Si elles sont moins nombreuses au niveau national, c’est que les enjeux de pouvoir y sont beaucoup plus grands. « Il est très difficile d’être une femme dans une structure d’hommes car il faut avoir toutes les qualités des deux sexes et aucun défaut », souligne Mme. Payette. Cette remarque met en lumière une facette importante du rapport femme/pouvoir et démontre combien la société annexe le genre et l’action féminine dans des croyances aux contours stricts.

« Ces qualités et rôles associés à chacun des sexes sont issus d’une longue tradition de modèles de pensée », explique Louise Cossette, spécialiste en psychologie du développement à l’Institut de recherches et d’études féministes (IREF) de l’UQÀM. Par exemple, beaucoup de stéréotypes encore très présents dans l’imaginaire collectif associent la femme à un être de passion/compassion alors qu’à l’opposé, la raison est présentée comme un apanage masculin. Mme. Cossette explique que si l’on s’efforce de rappeler combien les hommes sont censés être rationnels, et donc par là même aptes à gouverner, les femmes, elles, sont perpétuellement vues comme trop émotives et dans l’incapacité de pouvoir gouverner. Force est de constater que les structures mentales et sociales contemporaines ont encore tendance à écarter le sexe féminin de la sphère publique, plus spécialement de la fonction de chef politique. Ce constat est d’autant plus grave lorsque nous réalisons que tant les femmes que les hommes intériorisent ce mode de pensée qui nous rend plus exigeants et plus critiques envers un leader féminin.

Se fondre dans le moule masculin

Malgré tout, quelques femmes réussissent à accéder aux sommets d’États et à investir un de ces derniers bastions masculins. Comment s’y prennent-elles ? Mme Cossette affirme que le domaine politique est un « club réservé aux hommes » et que, pour concorder avec l’ordre établi, les femmes qui désirent y faire leur place doivent se « masculiniser ». Elle ajoute à ce propos que dépendamment de l’environnement de travail, certaines caractéristiques vont être plus sollicitées que d’autres : « en politique, une femme ne sera élue que si elle répond aux normes exigées par le milieu, qui se rapprochent beaucoup plus d’un modèle de masculinité ». Si elles ne correspondent pas au style désiré ou qu’elles ne se « fondent pas dans le moule », elles n’y arriveront pas. Effectivement, les premières grandes leaders politiques en Occident, comme Margaret Thatcher ou Angela Merkel, ne correspondaient aucunement aux caractéristiques de l’archétype féminin mais bien plus à celui de l’homme. « Sans ces traits caractéristiques très masculins, elles ne se seraient jamais rendu là », analyse Mme Cossette.

À quand une véritable place ?

Comme une guerre de mille ans, la bataille entre homme et femme autour du pouvoir reste un problème de société dont l’issue ne semble pas encore pour demain. Peut-être y a-t-il présentement une normalisation de la présence des femmes dans la sphère politique, mais il serait difficile d’en dire autant de l’identité féminine comme telle. « Malheureusement, on ne change pas en quelques décennies des modes de fonctionnement millénaires », souligne Louise Cossette. Selon elle, la déconstruction et le renversement des modèles préétablis de dirigeants est une question de temps et surtout d’efforts à faire tant de la part des hommes que des femmes. Dans tous les cas, la docteure affirme qu’il faut « casser des moules », qui sont par le fait même très durs à casser.

Globalement, la majorité d’entre nous sont plutôt favorables à l’idée qu’une femme accède à la direction d’un pays. Cela ne signifie pas pour autant que nous voterions pour elle uniquement parce que c’est une femme, même si plusieurs sont prêts à reconnaître que cela influera leur décision. Aux États-Unis, le débat est plus ouvert, notamment à cause des personnalités de M. Obama et de Mme Clinton, qui ne concordent ni l’une ni l’autre avec « le moule » politique traditionnel. Une chose est sûre : peu importe l’issue de la course, la possibilité que la première puissance mondiale soit dirigée par une femme ou un homme Noir serait tout à fait frappante, tant d’un point de vue symbolique que pratique. Une des caractéristiques du XXIe siècle pourrait bien résider dans cette rupture du modèle classique de gouvernance et donner sa véritable place aux femmes, mais aussi aux hommes qui ne se fondent pas dans le moule actuel. Une fois cette étape franchie, des changements dans la manière de faire la politique seront peut-être possibles.

Cet a paru dans l'édition Février 2008 de l'Union Libre. Si vous souhaitez y réagir, nous vous invitons à écrire un article qu'il nous fera plaisir de publier. Alternativement, vous pouvez laisser un bref commentaire ci-dessous.

Commentaires