Les ressources naturelles se situent à la base de la réalité économique. Presque tous les pays ont utilisé ce levier pour débuter la construction de leur structure industrielle. L’exportation des fourrures a été l’une des premières sources de développement de l’économie canadienne. Encore aujourd’hui, le gigantesque complexe agro-industriel est l’un des principaux moteurs de croissance de l’économie américaine.

Les ressources naturelles sont le sol commun entre notre réalité bassement matérielle et le rationalisme de la théorie. Ce lieu de rencontre est le socle des premiers temps, d’où s’élevaient conjointement l’objet matériel et la pensée de celui-ci. Cette relation de symbiose entre la réalité et l’idée économique est désormais éteinte. L’objet ici-bas poursuit son existence indépendamment de la pensée aérienne. Cette union initiale et prometteuse est pour ainsi dire devenue opposition et répulsion. Utilisons cette compréhension enrichie du contenu signifiant de la ressource naturelle comme prétexte pour retrouver ce lien entre l’idée et la réalité.

Cet article veut démystifier le comportement des agents économiques par rapport aux ressources naturelles. Mais déjà, ce but d’écriture se heurte à l’opposition inhérente que l’économie entretient avec sa part de vérité matérielle. Si nous détaillons cette opposition, nous dénudons le mystère économique en grande partie. En fait, je ne crois pas que l’économie puisse parvenir à quelques vérités d’elle-même. Son tribut à la réalité matérielle est total et quant à son aspect mathématique, celui-ci n’est que mathématique. Par avidité de précision, l’économie a vendu son rapport avec la réalité, abandonnant à bien des égards sa source de savoir empirique.

Nonobstant cela, soyons courtois et sachons écouter cette voix. Elle possède bien une certaine pertinence, qu’il faut savoir jauger avec discernement. Puisque dans notre réalité le modèle de développement de nombreuses régions se base sur cette dialectique ressource-économie, il convient d’analyser ces deux facettes du problème.

La priorité de la définition

Avant de débuter l’analyse économique, éclaircissons un peu la signification de notre terme. Qu’entendons-nous par ressource naturelle ? Donner une définition nécessaire et suffisante, même pour ce terme d’apparence anodin, est difficile. Proposons tout de même une définition partielle. Nous pourrions réduire le terme ressource naturelle aux matières que l’on retrouve à l’état brut dans l’environnement, qui sont de nature renouvelable ou non-renouvelable et qui sont vierges de transformations secondaires avant d’être intégré au système économique.

L’offre de ressources naturelles

Revenons à notre modèle économique et examinons en quoi consiste l’offre de ressources naturelles. Pour un ensemble aussi large que l’économie des ressources naturelles, il est impossible d’apposer un modèle uniforme. Chaque secteur possède ses caractéristiques propres qui font en sorte qu’il faut le traiter distinctement. Intuitivement, nous sentons la raison essentielle sous-tendant ce fait : l’objet est toujours différent en-soi, même s’il ne s’agit que de matières premières. Empiriquement, nous pouvons identifier une multitude de forme et de taille d’agents offreurs, de la concurrence imparfaite au monopole privée ou public. Dans les secteurs de la forêt, nous avons affaire avec un oligopole régional, dans le secteur des mines un oligopole mondial, dans le secteur du blé canadien, un monopole public avec la Commission canadienne du blé.

Théoriquement, pour tous ces secteurs, certaines contraintes demeurent dans la composition de la dynamique de l’offre. Pour construire un modèle qui y correspond, il faut joindre plusieurs facteurs. Ces facteurs de composition de l’offre sont le prix des facteurs de production (soit le capital-humain et le capital-machine) ; le prix des produits substituts ; le nombre de producteurs (la structure de marché) ; la technologie ; la spéculation. Toutes ces variables auront pour effet de déplacer la courbe d’offre et par le fait même d’influencer la quantité et le prix offert.

La demande de ressources naturelles

Tout comme l’offre, la demande est soumise à plusieurs déterminants. Pour les nommer, il y a le prix des biens substituts et complémentaires (le prix du cuivre influence le prix du fer) ; le revenu des acheteurs (une société riche achète davantage de ressources visant la transformation comme l’uranium ou la bauxite tandis qu’une société pauvre achète davantage de ressources de consommation immédiates comme le riz, la banane, le manioc) ; le nombre de consommateurs ; les préférences ; l’anticipation et la spéculation. Toutes ces variables justifient le déplacement de la courbe de la demande et par le fait même la quantité et le prix.

Certains agents-acheteurs exercent une influence importante sur la demande de ressources naturelles. Face à une multitude de producteurs, certaines multinationales sont en mesure d’imposer une forte pression à la baisse sur le prix offert. C’est le cas entre autres du marché du caoutchouc.

Aussi, sur l’offre comme sur la demande, la spéculation est un élément omniprésent. Son importance est non-négligeable puisque dans certaines situations, elle est presque entièrement responsable des fluctuations ponctuelles des prix sur le marché. Évoquer les cas du pétrole brut ou du marché du cuivre devrait suffire pour confirmer cette réalité. Ce fait dénote d’une chose : tous les efforts des modèles économiques seront vains s’ils ne cernent pas avec précision le comportement de ces agents-spéculateurs. Nous nous retrouvons à devoir poser un modèle simulant l’action de l’homme pour décrire une réalité soi-disant objective, paradoxe qui semble confirmer l’utopie d’une analyse mathématico-objective de l’économie.

L’équilibre

Pour clore le tour d’horizon du modèle, il faut se pencher sur l’équilibre obtenu par les deux droites. Par la rencontre de l’offre et de la demande, nous obtenons un prix et une quantité d’équilibre, qui vont influencer l’entrée ou la sortie d’éventuels agents producteurs ou acheteurs. La théorie économique dit qu’en situation de concurrence pure et parfaite, nous pouvons obtenir ainsi une idée de la meilleure répartition possible des ressources, de façon à maximiser l’utilité totale de la société. Cet équilibre idéal est le point de départ des jugements normatifs des économistes sur notre monde. Or, le problème prend toute sa forme dans le fait que cet équilibre est biaisé par son refus initial de la réalité de l’objet. En d’autres mots, le modèle ne représente pas notre monde réel. Le statut de domination de l’équilibre de marché idéal sur le réel est donc illégitime.

Aussi, cet équilibre en-soi n’existe pas, il s’agit encore d’une simplification abusive de la réalité. Rien n’est jamais en équilibre. En fait, cet équilibre est en mouvement perpétuel. Et même si l’on complexifie énormément le modèle pour créer un modèle dynamique et évolutionniste, le même problème de base demeure : la tension avec la réalité. Toujours la même illusion demeure : le sujet croit maîtriser l’objet en se regardant lui-même.

L’équilibre réalité-théorie déséquilibré

Puisque l’économie repose sur cette tension entre l’objet et l’Idée, tension qui n’est pas naturelle, mais qui est apparu suite à un choix de précision, nous avons une discipline dont le détachement empirique ébranle sa crédibilité.

Cela fait en sorte que les modèles, peu importe leurs niveaux de complexification, reposent toujours sur cette réalité initiale. Le gain de la précision doctrinale s’est fait au prix de la rupture entre le matériau et l’idée. Dans cette perspective, l’hyper-mathématisation devient plus qu’une fuite à l’avant, jusqu’au point de rupture. L’échec de l’économie à imposer son modèle-monde à notre réalité est d’ailleurs criant à bien des points de vue.

À bien des égards, raisonner sous un « toutes choses étant égales par ailleurs  » est dès le départ l’expression de cette illusion de maîtrise du monde. Grâce à cette formule rhétorique, nous pouvons statuer que toute affirmation théorique est bonne tant et aussi longtemps que rien ne varie dans le modèle. Pratiquement tous les raisonnements fonctionnent sous cette formule. Seulement, aucun argument ne permet d’inférer quoi que ce soit de ce monde à notre réalité.

Il y aura toujours ce quelque chose que nous ne maîtriseront jamais, que nous nous bernons à vouloir classer et identifier. Ce quelque chose, ce peut être l’objet en-soi, qui ne sera jamais la réduction sous laquelle nous le nommons, et auquel nous n’aurons probablement jamais accès. Ce quelque chose peut être le devenir, le chaos du monde, qui est insaisissable. Alors penser maîtriser ce quelque chose sous des lois économiques est quelque peu absurde.

Certes, l’économie peut apporter quelques lumières à l’obscure ignorance de l’homme, mais il ne faut pas que cette lumière nous aveugle à son tour par une pensée dogmatique et rigide. Une remise en question constante doit être nécessaire pour permettre à une discipline de respirer et survivre. Bref, tentons d’éviter le désenchantement du monde par une économie sur-calculatrice et par le réflexe classificatoire de ce penser-identifiant obsessionnel. Sans quoi, Weber et Adorno doivent le trouver bien maussade, notre monde.

Cet a paru dans l'édition Février 2008 de l'Union Libre. Si vous souhaitez y réagir, nous vous invitons à écrire un article qu'il nous fera plaisir de publier. Alternativement, vous pouvez laisser un bref commentaire ci-dessous.

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