IKÉA serait-il raciste?

Aux racines du conflit diplomatique…

Comment une vulgaire affaire de carpettes a-t-elle failli entraîner la rupture des relations diplomatiques entre la Suède et le Danemark ? Incroyable mais vrai, Ikea serait à l’origine d’un conflit diplomatique de taille entre les deux voisins scandinaves. La cause ? Un tapis nommé Nästvad. C’est en tout cas ce qu’affirme un journal allemand, Die Tageszeitung (édition du 19 février), en citant les récents propos du danois Klaus Kjøge, professeur en communication politique à l’Université de Copenhague. Le professeur reproche au vendeur de mobilier en kit Ikea son «  impérialisme suédois  » à cause des noms donnés à ces produits. Au Danemark, pays de la liberté de parole absolue et de la publication des caricatures de Mahomet dans le journal Jyllands-Posten, voudrait-on censurer le catalogue d’IKEA ?

Retour sur les racines du problème

Ikea, magasin mondialement connu de mobilier à monter soi-même, créé en 1943 par le suédois Ingvor Kamprad, est un acronyme pour Ingvor Kamprad Elmtaryd Agunnaryd (Elmtaryd étant le nom de la ferme de ses parents et Agunnaryd étant le nom de son village). Ce magasin est aussi connu pour son concept marketing révolutionnaire, imposant aux clients un trajet interminable à travers l’univers de la maison parfaite.

Une fois muni d’un petit mètre, d’un petit crayon de papier et d’un bloc note, le client est prêt pour la déambulation infernale. Tout d’abord les meubles de salon, puis les cuisines et les salles à manger, les bureaux et les chambres d’enfants trop bien rangées pour être vraies. Vous croyez avoir terminé ? Eh bien non, il vous faut encore passer par les innombrables boîtes de rangement, les luminaires et les incalculables objets de décoration inutiles.

Une fois que vous avez enfin trouvé le meuble de vos rêves, il faut prendre gare de bien noter son nom et sa référence sur votre petit calepin pour pouvoir ensuite aller le chercher dans la caverne aux trésors d’Ali baba : l’ultime pièce de la maison, avant la caisse bien sûr ! Ce n’est qu’une fois arrivé dans cette pièce que la véritable course d’orientation commence entre les longues allées de cartons. Évidemment, pas question de demander à un vendeur la localisation de votre produit sous peine de vous ridiculiser en essayant de prononcer un de ces noms scandinaves !

Mais là n’est pas le problème. À l’origine du différend diplomatique entre la Suède et le Danemark se trouve une histoire bien plus pernicieuse qu’une simple stratégie marketing. Si l’on observe en détail le catalogue proposé par Ikea (catalogue qui, selon le Courrier International, serait la deuxième publication la plus lue au monde après la Bible ce qui justifie que l’on s’y attarde un instant !) chaque produit est identifié par un nom d’origine suédoise, finnoise, danoise ou encore norvégienne en fonction de sa catégorie. Selon la légende, Ingvor Kamprad était dyslexique, c’est pourquoi il aurait préféré baptiser ses produits par des noms propres plutôt que par des codes alliant chiffres et lettres trop difficiles à retenir. Ce qui a provoqué la colère de Klaus Kjøge c’est l’appellation des tapis de sols et des paillassons par des noms danois. «  Pourquoi devrais-je m’essuyer les pieds sur un paillasson køge avant de marcher sur un tapis Nästved ou Sindal ?  » a-t-il déclaré au journal allemand. Selon lui, il s’agirait d’une attaque délibérée de la part d’Ikea d’affubler les paillassons et les tapis (objets de décoration de seconde zone) de noms danois. Pour le très respectable professeur, rien ne se trouve plus bas qu’un revêtement de sol, et cela constitue donc une insulte à la culture danoise.

Une étude détaillée du catalogue a montré que les articles les plus exposés aux coups de pieds portent des noms danois alors que les meubles les plus onéreux arborent des noms suédois. En effet, les meubles rembourrés, les tables à café, les meubles en rotin, les étagères, le stockage de médias et les poignées de portes détiennent des toponymes suédois. Cela voudrait donc dire, si l’on pousse l’analyse du professeur Klaus Kjøge plus loin, que le peuple suédois se considère comme un peuple aimant le confort, ayant le sens de l’accueil et du raffinement, un peuple cultivé, à la pointe de la technologie et ouvert sur le monde comme le symbolise bien les poignées de porte ! Un deuxième coup d’œil au catalogue permet de constater que les armoires et les meubles de hall d’entrée reçoivent des noms norvégiens. Cela signerait donc que les Suédois voient les Norvégiens comme un peuple organisé, digne de confiance pour y entreposer des objets de valeurs et un peuple ami, comme le démontre les meubles de hall d’entrée dignes d’être exposés à la vue de tous. Mais comble de malchance pour les Danois, ils sont si bas dans l’estime des Suédois qu’ils n’ont pas mérité mieux que le statut de «  essuie bottes pleines de slush  ».

Cette friction culturelle entre les Danois et les Suédois n’est pas nouvelle puisqu’elle remonte à 1397 et à l’Union de Kalmar qui faisait dépendre la Suède de la couronne du Danemark. Mais les Suédois n’ont jamais été enclins à admettre cette domination qui a atteint son paroxysme en 1520, lorsque le Danemark a envahi la Suède. Une armée de paysan, dirigée par Gustav Vasa, a alors vu le jour et a réussi à repousser l’envahisseur le 6 juin 1523. Cette date est devenue un symbole dans l’imaginaire collectif danois. La première Constitution libérale de Suède a été adoptée le 6 juin 1806 et, depuis 1983, le 6 juin a été érigé en fête nationale en souvenir de cette victoire contre les Danois. La rancune serait-elle assez forte pour que, des siècles plus tard, ressurgisse un « impérialisme suédois » contre le Danemark au sein même de l’équipe d’Ikea ?

Une chose est sûre, ce scandale a fait beaucoup couler d’encre à Copenhague. Une solution diplomatique vient d’être proposée par le brasseur danois Calsberg qui se propose de donner des noms de villes suédoises à ses bières sans alcool ou faiblement alcoolisées. Mais la trêve sera sûrement de courte durée entre les deux voisins. En effet, la communauté internationale retient maintenant son souffle suite à l’annonce d’une nouvelle riposte de la part de la Suède qui a décidé de baptiser un siège de toilette Oresund, nom du détroit séparant le Danemark et la Suède!

Cet a paru dans l'édition Mars 2008 de l'Union Libre. Si vous souhaitez y réagir, nous vous invitons à écrire un article qu'il nous fera plaisir de publier. Alternativement, vous pouvez laisser un bref commentaire ci-dessous.

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