La lotocratie

La Presse Affaires nous apprenait récemment que Loto-Québec, notre société d’État prolifique, n’est pas si « rentable  » que ça. En prenant bien soin de dépolitiser le sujet et de faire paraître l’industrie du jeu et des loteries comme une activité économique indispensable au Québec, nous apprenions que l’Alberta fait autant de profits avec ses casinos avec pourtant deux fois moins de « joueurs  ». Le Québec comptant plus de six millions de « joueurs  » âgés de 18 ans et plus, comment se fait-il que les profits de Loto-Québec s’amenuisent, comment pouvons-nous aller chercher ce « manque à gagner  »? La bête noire des économistes, l’éthique, nous apparaît comme une partie de l’explication. La prise en charge du jeu par l’État constitue une forme de contrôle de la consommation et d’encadrement des débordements associés au jeu effréné.

Loto-Québec est née dans le tumulte en 1969 – en même temps que l’UQÀM – quand le gouvernement québécois de l’époque a décidé de créer une société d’État avec le cadeau empoisonné que le fédéral venait de lui refiler. Or, le gouvernement de Jean-Jacques Bertrand de l’époque n’a pas seulement nationalisé les jeux de hasard et rendu la loterie publique, il a surtout nationalisé la dépendance maladive de milliers de joueurs et ajouté le fardeau de la prise en charge des multiples problèmes de jeu à la longue liste de l’État-Provigo québécois.

Aujourd’hui, le gouvernement peut bien se targuer de prendre le dangereux dossier des jeux de hasard et les troubles qui en découlent sous son aile tout en rapportant des deniers dans les coffres de l’État, mais la réalité est que les opérations gigantesques de relations publiques et la gestion des victimes des casinos et autres jeux aléatoires coûte bien plus cher qu’elle ne rapporte. Mais ça, on n’en fait peu mention. En toute hypocrisie, l’État bienveillant fait miroiter la possibilité pour les classes populaires de s’enrichir sans effort avec l’appât du gain et en même temps, il donne des signaux d’alarme que le peuple ne travaille pas assez et que seule la productivité permet de créer de la richesse.

Dans un livre coup-de-poing, Pierre Desjardins expose le côté sombre de Loto-Québec. Alignant plusieurs chiffres accablants comme le fait que la vache à lait du gouvernement a utilisé près de 21 millions$ en publicité de jeu en 2003, l’auteur du Livre noir de Loto-Québec noircit allègrement le tableau de l’organisation. On y apprend entre autres que la société d’État a tenté en 1998 d’installer des distributrices de billets de loterie à l’UQÀM, mais que la mobilisation étudiante a heureusement fait avorter cet affront. Ou encore la mise sur pied d’un comptoir Loto-Québec à l’hôpital psychiatrique Louis-Hyppolite Lafontaine dans l’est de Montréal. Rien n’est trop beau pour un gouvernement qui sait cibler sa clientèle… La thèse de l’ouvrage est que la nationalisation du jeu coûte beaucoup plus à l’État qu’elle ne rapporte de profits si nous tenons compte, avec raison, des « dommages collatéraux  » du jeu compulsif et des programmes créés pour venir en aide aux joueurs en détresse psychologique.

Il est grand temps que l’État québécois cesse de mépriser l’intelligence des gens. La nationalisation des jeux de hasard est un enjeu épineux sur le plan moral et on ne peut réduire Loto-Québec à sa simple fonction de rapporter des profits en éludant les coûts faramineux en programmes d’exclusion volontaire, en formation au « jeu responsable  » et en répercussions directes sur la santé mentale des joueurs de toutes sortes. Au nom de la transparence et de l’intégrité des gouvernants, le gouvernement doit dévoiler en détails tous les coûts associés au jeu et cesser de jouer à des jeux avec les joueurs qui jouent.

Cet a paru dans l'édition Mars 2008 de l'Union Libre. Si vous souhaitez y réagir, nous vous invitons à écrire un article qu'il nous fera plaisir de publier. Alternativement, vous pouvez laisser un bref commentaire ci-dessous.

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