Les narcos-États existent-ils?

Plante de Coca (Wiki Commons)

Le concept de narco-État, vaguement formulé par des chercheurs et des journalistes en quête de notions-chocs, présuppose l’existence d’un État dont la principale mission consiste à mettre l’ensemble de ses ressources et celles de la société civile au service de l’industrie de la drogue. Prenons le cas du Mexique, qui est fréquemment cité pour illustrer ce concept. Qu’en est-il en réalité ? Pour y répondre, nous prendrons appui sur les recherches menées notamment par Jean Rivelois (1999) et par Luis Astorga (1999).

Au Mexique, l’élite dirigeante du PRI – le parti politique qui a contrôlé l’appareil d’État pendant sept décennies, jusqu’en 2000 – a traditionnellement géré la distribution des bénéfices provenant de l’économie souterraine (notons, au passage, que nous sommes ici aux antipodes d’un processus de pénétration des institutions publiques par des groupes criminalisés, c’est le phénomène inverse qui a eu lieu). Ce dispositif de contrôle s’est quelque peu fissuré au cours des années 1990 : la décentralisation administrative, entamée sous l’influence des doctrines néolibérales, a permis aux gouvernements locaux (provinciaux et municipaux) d’acquérir une plus grande autonomie dans tous les domaines, y compris celui des activités illicites. Les scandales ayant trait au commerce de drogues, et en particulier au blanchiment de narcodollars, se sont alors multipliés de façon exponentielle à tous les niveaux de l’appareil d’État. Toutefois, cela ne nous permet pas de parler de l’apparition d’un narco-État ou d’un État maffieux. Les principales institutions du pays étaient toujours sous le contrôle du PRI, dont les plus hauts responsables avaient besoin d’assurer l’ordre interne, de légitimer les interventions de l’administration fédérale et de trouver des appuis internationaux, trois objectifs incompatibles avec la transformation de l’appareil d’État en un narco-État, qui aurait pour priorité absolue de développer le marché de la drogue. Les connivences, bien réelles, que certains dirigeants mexicains ont su entretenir avec des organisations criminelles ne devraient pas nous faire perdre de vue le fait qu’une conversion aussi radicale de l’appareil d’État n’est pas viable dans un pays aussi complexe et de plus en plus intégré dans l’économie mondiale.

Cette dernière affirmation se trouve confirmée, a contrario, par la débâcle rapide de la narco-dictature du général García Meza (1980-1981) en Bolivie, qui n’a été, somme toute, qu’une folle équipée. Elle n’a pas pu résister aux pressions simultanées des élites locales et des États-Unis, tous deux certainement préoccupés par le maintien du statu quo du pays, mais également par la perte de légitimité internationale du régime dictatorial. Cela dit, nous voyons se profiler à l’horizon l’exemple du Panama sous Noriega (1983-1989), devenu une plaque tournante du trafic, mais surtout un paradis financier. Le général Noriega, qui était déjà l’homme fort du pays en 1981, après la mort de Torrijos, est resté au pouvoir plus longtemps que le narco-dictateur bolivien du fait qu’il permettait à la CIA de venir en aide, par des moyens illégaux, à la Contra nicaraguayenne. Par ailleurs, le blanchiment de narcodollars demeure plus « discret  » que la production et l’exportation de cocaïne, activités auxquelles ont voulu se consacrer entièrement les généraux boliviens.

Le long mandat de Stroessner au Paraguay (1954-1989), président lourdement impliqué dans des affaires liées au commerce de la drogue, s’explique pour des raisons similaires. Stroessner a rendu un nombre inestimable de services au gouvernement américain. Les archives dites « de la terreur  », trouvées à Asunción en décembre 1992, prouvent que son gouvernement a grandement contribué à assurer la viabilité du Plan Cóndor, qui permettait aux dictatures du Chili, de l’Argentine, du Brésil et de l’Uruguay d’échanger des renseignements stratégiques, des agents antisubversifs et des prisonniers politiques. De plus, la marihuana produite au Paraguay était surtout destinée aux pays voisins. Et si les militaires paraguayens tiraient profit, dans une moindre mesure, du transit de cocaïne vers les pays développés – notamment européens – cela pouvait être considéré comme un mal mineur, car ils ne ménageaient pas leurs efforts pour neutraliser le « péril rouge  » dans toute la région.

Précisons, par ailleurs, que les cas de la Bolivie, du Panama et du Paraguay s’inscrivent dans un contexte révolu, celui de la guerre froide. C’est donc la situation qui prévaut aujourd’hui au Mexique qui nous permet de mieux évaluer la notion de narco-État. Et il en ressort qu’elle cache une réalité beaucoup plus nuancée, faite de décisions stratégiques et de retournements d’alliances, ponctués par des contraintes et des permissions émanant du contexte international et de la situation politique du pays.

Cela dit, quelqu’un peut toujours alléguer que le concept de narco-État est utile pour étudier d’autres ensembles géographiques. Mais l’Asie, dont plusieurs pays sont souvent classés de narco-États, ne semble pas non plus pouvoir fournir des exemples justifiant l’emploi de cette étiquette. Dans une analyse très fouillée des relations qui se sont tissées entre le pouvoir politique et l’économie de la drogue dans le Triangle d’Or (Birmanie, Laos, Thaïlande) et le Croissant d’Or (Afghanistan, Iran, Pakistan), Pierre-Arnaud Chouvy (2001 : 85) démontre que la catégorie de narco-État relève « plus de la sémantique que d’un état de fait prouvé  ».

Cet a paru dans l'édition Mars 2008 de l'Union Libre. Si vous souhaitez y réagir, nous vous invitons à écrire un article qu'il nous fera plaisir de publier. Alternativement, vous pouvez laisser un bref commentaire ci-dessous.

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