L’illusion du mouvement

« (…) ceux qui sont inscrits dans l’objet de l’analyse, (…) ont tendance à penser que le travail d’énonciation, de dévoilement des mécanismes est un travail de dénonciation (…). »

Sur la télévision

Pierre Bourdieu

Dans The Hitchhicker’s Guide to the Galaxy, le regretté auteur britannique Douglas Adams faisait découvrir à l’un de ses personnages l’art de voler. Dans un épisode mémorable de sa trilogie en cinq volumes, Adams plaçait Arthur Dent sur le toit d’un édifice londonien avec sa copine qui l’incitait à sauter pour voler. Le truc, disait-elle, c’est de rater sa chute. Pendant plusieurs chapitres, Dent put ainsi planer librement au-dessus des toits de Londres. Évidemment, construire mentalement sa capacité de voler ne garantit malheureusement pas physiquement votre réussite (à moins que vous ne soyez un personnage de roman). Or, socialement, ce sont justement les représentations que nous nous faisons de la réalité qui dictent nos pratiques et comportements sociaux puis collectivement la réalité sociale.

Je ne cherche évidemment pas à dire que durant les grèves de 2007 et 2008, les étudiants croyaient voler alors qu’ils étaient physiquement et irrémédiablement destinés à s’écraser sur un pavé. Mon propos est plutôt d’expliquer et de comprendre le comportement étudiant uqamien de la dernière année. Il existe évidemment plusieurs manières d’interpréter ces événements, mais, pour les besoins d’un texte linéaire, il nous faut un endroit où planter un fanion marqué début de l’analyse. Prenons pour ce faire la question qui vous brûle peut-être le plus les lèvres, ces grèves constituent-elles un échec ? La réponse est malheureusement oui, elles n’ont donné aucun gain aux étudiants et, c’est ce qui est le plus sociologiquement signifiant, la participation aux évènements qui l’ont ponctué n’a donné lieu qu’à une assez faible mobilisation comparée à la participation aux événements du printemps 2005.

Le réflexe traditionnel des exécutants étudiants (pour les grèves comme pour l’absence de quorum à une assemblée générale et la chose est vraie depuis que les mots association et étudiante ont été associés et ont eu un sens) est de blâmer les étudiants et de dire que pour que leurs voix soient entendues ceux-ci doivent se présenter. C’est, à mon sens, politiquement et surtout sociologiquement poser la question à l’envers. Politiquement, je suis de ceux qui pensent que si les étudiants ne participent pas c’est qu’ils ne sont pas intéressés et que si vous ne suscitez pas leur intérêt, c’est que vous ne défendez plus les intérêts des étudiants. On peut toutefois ergoter longtemps sur des principes politiques (et celui exposé plus haut n’est pas, j’en conviens, dépourvu de failles), mais ce qui m’intéresse ici ce sont les raisons sociales qui ont fait en sorte que les associations étudiantes ont inlassablement tenté de construire un mouvement de grève depuis l’automne 2007 en dépit de l’absence d’intérêt de la part de la population étudiante (l’absence de quorum aux assemblées de l’AFESPED en étant un exemple, absence de quorum qui n’a jamais été un problème en 2005). La motivation des exécutants de plusieurs associations étudiantes pour tenter et retenter d’attiser l’ardeur militante des étudiants repose sur la conception qu’ils se font de la communauté étudiante en tant que mouvement social.

En science sociale, mouvement social est une expression employé pour désigner les actions ou l’ensemble des événements entourant la lutte d’une classe ou d’un rassemblement d’individus donnés (le mouvement ouvrier, le mouvement écologiste, etc.) Or, par un glissement sémantique dont il serait intéressant de faire l’histoire, le terme en est venu dans l’univers étudiant à désigner le groupe plutôt que ses actions : on parle de la réaction du mouvement étudiant, de l’inertie du mouvement étudiant, etc. En fait, mouvement étudiant est maintenant entendu dans le langage commun comme l’ensemble de la communauté étudiante conçue comme fondamentalement militante. L’utilisation du terme connote aussi une conception de la communauté comme homogène, rassemblée par une condition commune. Corrélativement, face à certains éléments (comme un dégel de la contribution étudiante (l’auteur essaie ici d’escamoter les termes frais et droit) ou une augmentation des frais afférents) la communauté étudiante devrait réagir de manière unanime et spontanée. Si la communauté ne devait pas réagir de manière cohérente aux événements, c’est que son action est entravée par les menaces de l’autorité, le comportement de certains réactionnaires ou par épuisement. Dans ce cas, il faut donner de petits coups à la bête pour qu’elle finisse par rugir (en fait, l’idéal c’est que ce soit l’ennemi qui le fasse).

Or, il apparaît évident que les étudiants ne forment pas une communauté homogène. Un étudiant en médecine et un étudiant en histoire de l’art appartiennent clairement à des univers parallèles du point de vue économique, social et culturel. La communauté des étudiants est en fait une masse hétérogène de populations aux intérêts divergents et parfois opposés qui n’ont en lien, bien souvent que d’appartenir à la catégorie étudiant (parce que même les pratiques d’études diffèrent).Toute l’histoire des organisations étudiantes au Québec milite en faveur de cette interprétation. Bien que persiste encore le fantasme d’une unité du monde étudiant (basé sur la brève existence de l’Union générale des étudiants du Québec (UGEQ) dans les années 1960), l’univers estudiantin québécois est ponctué depuis les années 1970 (bref depuis qu’il existe à peu près sous la forme qu’il a actuellement) de mouvement de réorganisation et d’opposition.

En fait, c’est tout un héritage historique qui est en cause. Le développement des fédérations étudiantes au début des années 1990 a graduellement amené une nouvelle approche stratégique. Interprétant le dégel de la contribution étudiante en 1987 comme l’échec de l’action directe, une part de la population étudiante opta pour le dialogue. Les nouvelles organisations étudiantes, les fédérations, changèrent leur pratique pour des stratégies basées sur la délibération, la concertation voire la négociation. Les plus critiques diront que les fédérations étudiantes se sont graduellement composé un rôle de lobby étudiant, optant pour une stratégie corporatiste basée sur la défense exclusive de ses membres. En opposition, remplissant un vide laissé par la défunte Association nationale des étudiants et étudiantes du Québec (ANÉÉQ), se formèrent des groupes (le Mouvement pour le droit à l’éducation (MDE) puis l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ) sur la volonté de réimpliquer la population étudiante dans le mouvement, prônant par conséquent le recours à des méthodes plus mobilisatrices : grève, occupation, manifestation, etc. En fait, pour cette dernière catégorie, la grève est un réflexe et l’unique moyen légitime de contestation. Le plus fascinant par contre c’est qu’unanimement, l’idée de mouvement étudiant reste utilisée de la même manière.

Cette opposition entre organisations mobilisatrices et organisations négociatrices traverse de manière aiguë la communauté uqamienne. Depuis les années 80, il s’est peu à peu installé à l’UQAM une balkanisation (excluant évidemment l’aspect militaire et génocidaire) organisationnelle. Le monde étudiant s’est graduellement subdivisé pour en arriver à la situation actuelle des sept associations facultaires. L’AGEUQAM du départ n’a jamais pu intégrer les nouvelles familles de gestion et d’éducation qui on contesté dans les années 1980 son droit de se présenter comme association générale de l’UQAM la forçant à adopter l’acronyme rocambolesque d’AGEshallcUQAM. Cette dernière fit face en 2001 à un vote de contestation en reconnaissance en vertu de la politique 32 de l’UQAM et elle fut remplacée par les associations facultaires d’art (AFÉA), de sciences humaines (AFESH) de science politique et de droit (AFESPED) et de lettres, langues et communication (AFELLC). Rappelons simplement que cette contestation de la représentativité faisait suite à un mouvement de grève similaire à celui de 2007-2008. Certaines de ces associations appartiennent à la FEUQ, d’autres à l’ASSÉ et certaines des associations de programme qui représentent certaines sous-catégories de leurs membres sont dissidentes. Nous assistons donc à l’UQAM à une confrontation entre des groupes étudiants utilisant la grève presque par réflexe et d’autres la concertation et la discussion. Cette opposition constitue en fait une fausse antinomie (en ce qu’elle n’a pas de fondement objectif) structurant la lutte entre associations étudiantes.

Le coup de force de la direction de l’Université (injonction et modalité de reprise des cours formulée par la Commission des études) nous force tous à un constat clair : il ne peut y avoir action unanime et efficace à l’UQAM tant et aussi longtemps qu’il n’existera pas de manière de délibérer efficacement et légitimement. Par ailleurs, il révèle aussi le manque flagrant de légitimité juridique et politique des associations facultaires. En effet, juridiquement les associations facultaires ont le droit de représenter les étudiants en vertu de la politique 32 de l’UQAM alors qu’il existe une législation québécoise (la loi 32), autant dire que les associations étudiantes représentent leurs étudiants en vertu du bon vouloir de l’Université. Sur le plan politique, bien qu’il existe un comité inter-facultaire (créé au départ par l’université et dont le permanent fut jadis payé par l’université), il n’existe pas de voix uqamienne, seulement les cris radicaux et fragmentés d’associations étudiantes qui ne cherchent pas à délibérer.

Cet a paru dans l'édition Mars 2008 de l'Union Libre. Si vous souhaitez y réagir, nous vous invitons à écrire un article qu'il nous fera plaisir de publier. Alternativement, vous pouvez laisser un bref commentaire ci-dessous.

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