Viens-t’en sauter dans mon cerceau

Il y a des poignards dans les sourires, disait Shakespeare. Et il y a parfois des punaises dans les poignées de main charismatiques des personnes à capital humain élevé. En politique municipale, le porte-à-porte demeure le meilleur moyen pour les aspirants à l’Hôtel de ville de maximiser leurs chances de remporter leurs élections. Malgré tout, la politique municipale n’a pas toujours la cote au Québec. Souvent dépeinte comme un repère pour ti-counes en mal de fierté, pervertie par des one-man-shows ou des fraudeurs mal avisés, elle s’attire parfois les foudres des analystes politiques et constitue une farce pour de nombreux citoyens. Néanmoins, les coups d’éclat médiatiques comme l’achat d’un sapin de plus de 15 000$ par le maire trifluvien ou les capsules télévisées Explications de ce qu’est un éclair pour les caves par le maire saguenéen cachent une tout autre réalité. La politique municipale constitue une des meilleures manières d’implanter des germes de démocratie participative dans nos sociétés.

Précisons d’abord que les taux de participation aux élections municipales dépassent rarement le cap des 30 ou 40%, les sommets étant atteints lorsque les enjeux sont plus cruciaux. L’exemple qui nous intéresse ici est la prise du pouvoir de l’arrondissement d’Outremont par la nouvelle mairesse Marie Cinq-Mars il y a de cela trois mois. Pour cette sympathique politicienne, l’occasion était rêvée le 16 décembre dernier malgré la tempête qui s’est abattue sur le Québec et la fin de session qui nous affligeait tous. Mme Cinq-Mars a profité de la démission humiliante de son prédécesseur M.Spok(nom fictif pour protéger l’intégrité de l’homme) qui a été destitué à la suite de scandales à saveur de scotch payé grassement à même les fonds publics des Outremontais.

Enchaînons avec une question choquante mais néanmoins vitale : Est-ce que les politiciens municipaux sont des administrateurs de deuxième classe ? Quelle est leur véritable utilité par rapport aux paliers provinciaux et fédéraux ? Questionnée à ce sujet, Mme Cinq-Mars rétorque à brûle-pourpoint que la politique municipale est d’abord une question de proximité avec les citoyens. «  Je fais mon épicerie avec les gens qui m’ont élue. En ce sens, la politique municipale se déroule vraiment sur le plancher des vaches. Mon rôle est de collaborer avec les diverses instances communautaires, scolaires et citoyennes afin d’améliorer le sort de tout mon entourage  ».

Membre du parti Union Montréal aux côtés de l’illustre Gérald Tremblay, la mairesse d’Outremont avoue toutefois avoir été fermement opposée aux fusions municipales imposées par le PQ en 2001. Autres temps, autres mœurs, semble-t-il, car Mme Cinq-Mars semble maintenant tirer profit de sa collaboration avec l’administration Tremblay. «  J’en veux plutôt à la manière dont les fusions ont été décrétées d’en haut sans que les municipalités ne puissent s’exprimer. C’était une manœuvre anti-démocratique  ».

La politique municipale dans tous ses états

Si nous nous transportons maintenant en France, il y avait des élections municipales qui ont occupé l’avant-scène du 9 au 16 mars. Victoire écrasante de la gauche, le Parti communiste et le Parti socialiste enregistrant des percées significatives dans plusieurs grandes villes françaises. Même le Figaro, quotidien dont la ligne éditoriale est clairement à droite, reconnaît la déconfiture de Sarkozy et de son parti. Ce suffrage universel revêtait une importance considérable dans la mesure où les instances municipales de l’Hexagone gèrent des dossiers importants en éducation, culture, urbanisme et en administration générale.

Ceci dit, il existe plusieurs manières de mieux pratiquer la politique, d’inclure et d’inciter la participation directe d’un maximum de citoyens. Les budgets participatifs du Plateau Mont-Royal en témoignent. Invitée à une conférence à l’UQÀM, la mairesse plateauesque Helen Fotopoulos a profité de la perche tendue pour vanter le dépôt de mémoires par des résidents de l’arrondissement et l’engouement engendré par ce précédent de démocratie participative dans l’histoire de la politique des municipalités québécoises.

Bien que le processus démocratique soit légèrement alourdi par la prise de parole plus importante des citoyens, la véritable participation citoyenne n’est-elle pas le meilleur rempart contre la passivité de la masse d’électeurs ou encore les tentations d’abus de la part des élus municipaux ? Des tonnes de pages ont été écrites sur les progrès qui pourraient faire de la politique municipale une sorte de «  municipalisme libertaire  » selon l’expression de Murray Bookchin. Pour ce penseur du Vermont, «  le projet révolutionnaire doit s’ancrer dans un précepte libertaire fondamental : tout être humain normal est compétent pour gérer les affaires de la société, et plus particulièrement de la société dont il est membre  ».

De nombreuses pistes de solutions ont été proposées pour transférer des compétences provinciales ou bureaucratiques comme l’éducation ou la santé vers les administrations municipales. Mais est-ce que les protagonistes municipaux sont prêts à s’engager dans une telle voie ? «  La structure des commissions scolaires n’est pas près de tomber et un changement majeur dans le mandat des politiciens municipaux n’est pas pour demain », confie pour sa part Mme Cinq-Mars qui semble entretenir peu d’ambitions révolutionnaires dans son nouveau statut de mairesse. Outremont ne sera donc pas le prochain bastion du renouveau de la politique municipale. On ne se plaint pas le ventre plein.

Sommes-nous condamnés à associer la politique municipale aux vulgaires déneigeuses, congères, collectes d’ordures et aux alliances avec les firmes d’urbanistes en proie aux idées de grandeur du genre Griffintown ? Que faire quand le mot le plus intelligent qui peut sortir de la bouche d’un maire est «  infrastructure  »? Il appert en conclusion que le principe de subsidiarité, soit le fait de reléguer au maximum les pouvoirs décisionnels aux échelons inférieurs d’une structure hiérarchisée, est peu appliqué en politique municipale. Devant un tel constat d’échec de la démocratie municipale, Union Libre cède la parole à Marcel Sévigny, ex-activiste du Rassemblement des citoyens(ennes) de Montréal (RCM) qui a participé à la mise sur pied de contre-institutions auto-gérées dans Pointe-St-Charles dans les années 1970-80 :

Je ne conçois pas l’État comme un outil de promotion collective, mais comme un système hiérarchique de domination, irréformable. En disant cela, je ne prétends nullement que la décentralisation du pouvoir vers les communautés locales augmente automatiquement la démocratie. Je dis simplement que la dynamique qui mènera vers une appropriation du pouvoir par les citoyens se trouve au sein même des communautés[…] En ce sens, ma position n’a rien à voir avec celle des gens qui invoquent la décentralisation pour faire accepter le désengagement de l’État, même si elle semble s’y apparenter. Bien que je lutte contre l’État, ses structures, son système et son pouvoir, je me bats pour la conservation du « patrimoine public  » .

Cet a paru dans l'édition Mars 2008 de l'Union Libre. Si vous souhaitez y réagir, nous vous invitons à écrire un article qu'il nous fera plaisir de publier. Alternativement, vous pouvez laisser un bref commentaire ci-dessous.

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