Avons-nous encore le droit de regarder?

Dans un monde où l’on privilégie de plus en plus les libertés individuelles, quel sort réserve-t-on aux photographes humanistes et documentaristes? Leur métier et leurs pratiques sont constamment remis en question. Certains se sentent brimés dans leurs droits et d’autres s’exposent sans gêne sur Internet. Mais le droit de regard pour un journaliste est-il encore accepté dans les sociétés occidentales?

Dans certains pays en conflit, les journalistes et les photographes sont emprisonnés pour avoir écrit un reportage ou capté une image. Plusieurs d’entre eux perdent leur vie pour un seul mot ou une seule image. En Afghanistan par exemple, les photographes de guerre et les journalistes doivent s’intégrer aux soldats et suivre un itinéraire bien tracé avant d’écrire ou de photographier quoi que ce soit. Ils sont attriqués comme les soldats et les suivent sans broncher. Casques, bottes, lunettes et combines leurs sont fournis. Les autorités se permettent d’interdire la sortie d’un article ou d’une image qui pourrait choquer et susciter la controverse. Cette forme de censure n’est pas seulement utilisée dans les situations de crise, mais aussi dans la vie courante. En 2008, le même sort est réservé aux photographes de rue qui veulent documenter des tranches de la vie quotidienne afin de les fixer dans le temps.

Mettre au fer un photoreporter c’est effacer un témoin indispensable et menacer le droit des individus à l’information. Le public a le droit à une représentation visuelle d’une information juste et de qualité. Le photographe a lui aussi le droit à son expression artistique puisqu’elle fait partie de la Charte canadienne des droits et libertés. Il existe une différence entre une photographie artistique et une photographie documentaire. L’une illustre une vision de son auteur par rapport à son sujet, d’un point de vue artistique, tandis que l’autre documente et informe sur un thème particulier. Évidemment, la dernière adopte elle aussi un point de vue, par l’angle de l’image et les techniques utilisées par le photographe, mais le dessein des deux métiers n’est pas le même. (Les deux professions coexistent dans la mesure où le métier en soi fait partie du domaine artistique. Les deux types d’ouvrages font partie intégrante de la photographie humaniste car elle ne peut être neutre; c’est la photographie de l’Homme.)

Mais lorsqu’un photographe n’a plus les moyens de ses propres outils, qu’on censure ses œuvres et son travail, que lui reste-t-il ? La photographie est un art qui n’est plus tout à fait le même au Québec depuis l’ « affaire Duclos  ». En 1998, la cour suprême du Canada a décidée qu’un photographe n’a plus le droit de capter en image un visage dans la rue sans demander le consentement de la personne en question. Il y a dix ans, on condamnait Gilbert Duclos, photographe de rue, à une amende de 2 000$ pour la publication d’une image dans le magazine vice-versa. La photographie représentait une jeune adolescente de 17 ans assise dans la rue. Elle le poursuivait pour atteinte à sa vie privée, car elle prétendait qu’on avait rit d’elle à l’école. Même si la cour d’appel du Québec avait reconnu la faiblesse d’un tel préjudice, la cour suprême du Canada a quand même condamné Duclos pour avoir publié son image sans avoir obtenu son consentement. La cour suprême a donc jugé qu’il y avait eu violation du droit à l’image et par conséquent, atteinte à la vie privée de l’adolescente.

Ce jugement a créé un important précédent en affectant l’industrie de la presse et de l’éditorial au Québec. Auparavant, une entreprise qui s’appropriait l’image d’autrui à des fins commerciales portait atteinte au droit à l’image d’un l’individu puisqu’elle était destinée à faire du profit. Cette situation ne s’appliquait pas au domaine artistique. Mais en 2008, la Loi ne distingue plus la publicité de l’art.

Le jugement Duclos a causé une ambiguïté au sein des entreprises de presse. Le simple fait de capturer l’image d’un individu pose problème. Aucune norme n’a été définie à la suite du procès. Comment déterminer quand une personne est l’objet principal d’une photo ? Doit-on être sept ou douze dans l’image ? Peut-on voir clairement les visages ou doit-il y avoir des flous ? Aucun exemple pratique n’a été illustré afin d’établir les limites entre le public et le privé. Il y a donc une belle zone grise difficile à mesurer. Étonnamment, il n’y a pas eu de commission chargée de différencier ce qui est acceptable de ce qui ne l’est pas.

« Avons-nous encore le droit de regarder ?  » s’interrogeait le photographe français Henri Cartier Bresson en 1999. C’est à se poser la question. Nous ne sommes pourtant plus au 15e siècle, époque où l’on avait crevé les yeux à l’horloger Jan Ruze pour avoir créé la fameuse horloge astronomique de Prague. Mais encore.

Des professionnels de l’image se font inculper dans des pays en guerre où la démocratie et la liberté de la presse sont constamment mises en branle. À l’inverse, en Afrique et dans les pays du Tiers monde, la pauvreté et la misère sont captées de très près. Qui viendra demander le droit à l’image d’un enfant au ventre ballonné? Personne. Le visage de la pauvreté ne vaut pas assez. On se retrouve aujourd’hui dans une société dite démocratique et « ouverte d’esprit  » avec une problématique bien plus grave.

Imaginez un instant que vous êtes photographe de rue. Vous vous apprêtez à prendre un cliché d’une dame achetant des fleurs, mais juste avant, vous devez lui demander la permission. Du coup, l’inspiration s’estompe et ensuite, l’image désirée n’est plus la même après la demande. Les gens ont autre chose à faire que de signer des papiers d’autorisation de leur droit à l’image à un inconnu ! Et puis, ils n’ont pas nécessairement le temps de le faire non plus ! Il devient donc impossible de pratiquer ce métier si l’on doit demander l’approbation de l’individu photographié. L’artiste passerait ses journées à parler avec les gens pendant ses heures de travail.

Imaginez celui qui travaille pour un quotidien sans même pouvoir l’illustrer. Imaginez la Une du Journal de Montréal sans photographie de la tragédie du chien, du voisin de Camille, qui a mordu sa tante jusqu’au sang ! Notre société tend à exagérer. Bientôt, serons-nous obligés de nous promener dans le métro avec des bombonnes d’oxygène pour ne pas respirer le même air que notre voisin ? Sommes-nous rendus individualistes à ce point ? La sphère publique n’est-elle pas un espace destiné au passage et au rassemblement de tous dans un lieu commun ? Par définition, elle appartient à tous et à personne en même temps.

La question monétaire joue un rôle important dans cette bataille médiatique. Les gens s’imaginent qu’un photographe gagne le million parce qu’il travaille pour une entreprise de presse. Ce n’est pas le cas. Ce métier est souvent minimisé. Ce n’est qu’une petite partie des photographes qui gagnent aisément leur vie de leur l’art. C’est facile pour une personne de demander de l’argent une fois la photo prise. Parce que se faire prendre en photo, c’est la preuve qu’il y a un certain intérêt porté à notre image. Est-ce que nous sommes obligés de tirer un maximum de profit dans toutes les situations s’offrant à nous ? Curieusement, beaucoup de gens consentent à s’exposer sur le World Wide Web, et particulièrement sur les sites d’échanges et de rencontres comme Facebook et MySpace. Ces personnes s’affichent elles-mêmes et ce, pour aucune somme d’argent. Pourtant, en acceptant les termes de Facebook, ils autorisent l’entreprise à livrer leurs informations personnelles à des grandes firmes de sondage et de renseignements. Les propriétaires du réseau mentionnent que chaque compte, une fois ouvert, leur appartient. Nous pouvons en déduire qu’ils peuvent faire ce qu’ils veulent avec les images et les renseignements personnels de chacun(s). Ce phénomène a tellement prit d’ampleur, que même les politiciens se créent des profils pour s’attirer des votes. D’autres iront même jusqu’à se poser nu ou dans des positions explicites. Ils révèlent au monde entier ce qu’ils font dans une journée ainsi que les relations qu’ils entretiennent avec leurs comparses. Qu’est ce qui est le plus dérangeant ? Une photo de votre amie à moitié nue ou une photo d’elle habillée, marchant dans un parc ?

La rue nous est-elle désormais interdite ? Pouvons-nous encore regarder ? Qu’adviendra-il des Doisneau, Cartier-Bresson, Niepce et Willie Ronis ? Ce type d’image est indispensable. Il faut connaître notre histoire et notre passé pour mieux comprendre notre présent et créer notre avenir. Ces grands photographes ont constitués une mémoire collective, ils y ont participés. Certaines de leurs photographies sont plus connues qu’eux-mêmes. Elles sont devenues le quotidien de certaines personnes.

Le droit à l’image documentaire est un combat qui doit entendu au nom de la liberté d’expression, en vue de conserver des moments historiques inédits, mais aussi en vue de protéger l’art photographique et ses origines. Ne pouvons-nous pas se sacrifier un peu pour l’art et l’histoire avant de penser à soi-même et à son portefeuille ?

Cet a paru dans l'édition Novembre 2008 de l'Union Libre. Si vous souhaitez y réagir, nous vous invitons à écrire un article qu'il nous fera plaisir de publier. Alternativement, vous pouvez laisser un bref commentaire ci-dessous.

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