Au pays de Fidel

Cuba saura-t-il se réformer?

En l’absence de son emblème suprême, Fidel Castro, la révolution cubaine a fêté un demi-siècle d’histoire intense. Le chef d’État Raul Castro a prononcé à Santiago un discours annonçant une période de changements importants pour Cuba. Devant l’asphyxie économique, même les plus fidèles au régime demandent une « révolution dans la révolution ». Pour d’autres, il est temps de rattraper le train des démocraties occidentales et de libéraliser l’économie. Signe d’un temps nouveau, une majorité de cubains exilés veulent que se normalisent les relations entre la Havane et Washington. Pour le régime castriste, les transformations devront se faire autant dans le réalisme que dans l’esprit de la révolution.

Il y a un demi-siècle, les festivités pour la nouvelle année 1959 s’accompagnaient de l’entrée triomphale des révolutionnaires de Fidel Castro dans les villes cubaines en liesse. Avec ses barbudos, le stratège militaire hors pair avait remporté un véritable combat de David contre Goliath en faisant échec aux troupes du dictateur proaméricain, Fulgencio Batista. Délestant l’île du « colonialisme économique  » nord-américain, la lutte contre « l’impérialisme  » deviendra le cheval de bataille du petit pays caribéen. La révolution s’exportera parfois dans des missions internationalistes comme en Angola, pour soutenir les communistes contre l’armée soutenue par l’Afrique du Sud raciste. Le plus célèbre de ces épisodes demeure celui de la Bolivie, en 1967, où le Che Guevara – obnubilé par l’idée d’encenser des « foyers révolutionnaires  » – trouvera la mort. L’image christique du légendaire argentin deviendra symbole de rébellion et d’idéalisme dans bien d’autres luttes aux injustices.

À Cuba, le socialisme imposa rapidement l’horizon humaniste de justice sociale et la construction de « l’homme nouveau  », être désintéressé et tributaire d’une éthique de fer. Pourtant, cette quête se verra souvent dénoncée pour ses sévères restrictions aux libertés individuelles et une répression des opposants idéologiques où certains, comme le Che, auraient joué les bourreaux. Bien des « amis  » de la Révolution ailleurs dans le monde rejettent toujours l’existence de la peine de mort à Cuba, mais Fidel Castro défendra sa nécessité occasionnelle dans le contexte cubain. Selon lui, ces exécutions ne sont jamais extrajudiciaires, ni ultérieures à la torture, pratiques néanmoins courantes – accuse-t-il – dans les méthodes guerrières américaines. Des décennies de propagande opposée auront forgé des visions sur le régime communiste profondément irréconciliables. Si tout n’est pas rose dans cette révolution, les observateurs conviennent que le castrisme ne s‘assimile en rien aux horreurs des purges staliniennes ou à la répression systématique du Parti Communiste chinois. Du Chili de Allende au combat de Mandela contre l‘apartheid, à contre-courant des accusations d’utopisme, Cuba inspira de grandes luttes sociales de tous ordres. Parallèlement, certains accusent la révolution d’avoir inspiré et même financé des gauches destructrices trempant parfois dans le terrorisme, comme les guérillas marxistes en Colombie.

Néanmoins, le Cuba castriste aura tracé son propre chemin vers le socialisme et contre toute attente, aujourd’hui, la révolution est toujours là. Avec une population de 11,3 millions d’habitants, 75% de la population est née après 1959, alors qu‘il n‘y avait que six millions de personnes habitant l‘île. Des décennies plus tard, l’imaginaire collectif est donc marqué au fer chaud par cette révolution socialiste développée durant un demi-siècle d’histoire.

Une économie à l’agonie

Grand instigateur de la révolution, Fidel Castro n’avait que 32 ans lorsque triompha « sa  » révolution; ses détracteurs devront attendre juillet 2006 pour voir la maladie éloigner l‘infatigable « Líder Máximo ». Si le jeune Fidel écrivait que « l’Histoire l’absoudra  », pour le moment, tous ne sont pas aussi cléments à son égard. Dans l’île, la détresse aurait déjà amené, selon certaines statistiques, près d’un Cubain sur cinq à tenter de fuir, comme ces balseros désespérés, prêts à risquer leur vie pour atteindre les États-Unis sur des embarcations de fortune. De quatre ans le cadet de Fidel, Raúl Castro prend officiellement le relais du pouvoir en février 2008, promettant de recalibrer le processus révolutionnaire. Alors qu’à quelques kilomètres des côtes cubaines, l’économie américaine souffre d’une diète de la consommation, à Cuba, l’état de pénurie constant suite à l’effondrement de l’URSS semble anachronique. Sans les Soviétiques pour colmater les brèches d’un système dysfonctionnel, l’asphyxie économique est supportée sous la camisole de force de l‘État. Malgré tout, à Santiago, on célèbre sobrement les 50 ans du triomphe, dans un mélange décrit par plusieurs journalistes étrangers comme de passion et de morosité. Si pour plusieurs le moral révolutionnaire s’est usé dans la léthargie, la rhétorique, elle, demeure toujours aussi combative et contente les plus fidèles au régime. « Aujourd’hui, la révolution est plus forte que jamais et jamais elle n’a cédé d’un millimètre dans ses principes  », insistait Raúl Castro lors de la cérémonie.

Malgré l’optimisme du discours, la réalité est que le système économique souffre d’une crise systémique. L’isolement politique et le blocus américain ne peuvent pas tout expliquer; ce sont les graves problèmes internes qui préoccupent avant tout le régime.

Même si l’État cubain assure avec brio une éducation gratuite reconnue mondialement et un système de santé érigé en exemple, le salaire moyen ne suffit plus aux besoins de base. Plongés dans cette réalité, plusieurs Cubains se demandent à quoi sert de vivre dans un des pays qui forme le plus d’universitaires, s’il est impossible d’utiliser leurs compétences et de les rétribuer en conséquence. Ce problème relève pour beaucoup du système de double monnaie, qui fomente de graves inégalités au niveau du revenu, alors qu’avec sa politique de rationnement, l’État n’assure que la moitié des besoins élémentaires. Ainsi, peu avant la chute de l’URSS, les inégalités de revenu à Cuba étaient faibles, et l’extrême pauvreté avait disparu depuis longue date. Aujourd’hui, les inégalités de revenu s’élèvent à des taux jamais vus. Essentiellement, le gouffre salarial se crée entre les travailleurs payés en pesos cubains et une minorité accédant aux retombées du tourisme en « pesos convertibles  », ajustés à la valeur du dollar. D’après José Natanson, ce système bi-monétaire n’est pas le résultat d’une politique d’État hyper-centralisée, mais bien une résultante de l’inefficience économique. Pas étonnant qu’émergent à l’échelle nationale des « conduites antisociales  » – comme l’a reconnu Raúl. Le marché noir et l’indiscipline au travail fleurissent. Pour pallier à l’improductivité, le chef d’État parle de laisser une place plus déterminante aux « stimulants matériels  » si longtemps proscrits.

Cuba aux portes d’un changement

Dans des circonstances acculant l’État au pragmatisme, Raúl reconnaît que « Cuba n’a pas plus grand défi que le combat pour l’efficience de son système économique  ». Or, plus d’une fois, Fidel aura parlé de « l’erreur historique  », soit la tentative de construire le socialisme en empruntant les méthodes du développement capitaliste. L’objectif actuel serait d’aller chercher des investissements étrangers tout en préservant la prédominance de la propriété socialiste. Déjà en 2006, Fidel laissait entrevoir la possibilité d’une mutation significative : « Nous nous dirigeons vers un changement total de notre société  », annonçait-il. Si cette transition a lieu, elle sera périlleuse et nécessitera une délicatesse chirurgicale pour que la révolution et ses acquis sociaux ne soient pas emportés dans la mouvance.

Malgré tous les signes de changements à venir, rien ne semble annoncer que le petit pays s’ouvrira bientôt à la démocratie libérale. La logique des socialistes plus radicaux prétend que si l’ouverture économique excède les réformes des années 1990, un capitalisme sauvage sera relancé. Pour les ennemis de Castro, le cumul de désastres est définitivement trop grand pour considérer la survie de la révolution. Le remède à un système économique contre-productif résiderait dans la libéralisation tant au niveau politique qu’économique. Avec l’engouement mondial pour l’élection de Barack Obama, les rumeurs d’une flexibilisation de la politique américaine face à Cuba alimente les espoirs d‘un changement. Toutefois, le chef d’État cubain appelait la population à ne pas céder aux « chants de sirène de l’ennemi qui ne cesseront jamais d’être agressifs, dominateurs et traîtres, par leur essence même  ». La révolution cubaine ne peut faire aucune référence à une expérience comparable à la sienne; elle est unique en son genre. Comme l’explique le politicologue Atilio Boron, elle demeure à l’avant-garde des processus historiques.

Cet a paru dans l'édition Février 2009 de l'Union Libre. Si vous souhaitez y réagir, nous vous invitons à écrire un article qu'il nous fera plaisir de publier. Alternativement, vous pouvez laisser un bref commentaire ci-dessous.

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