Bienvenue à Singapour

La surveillance est maladive dans la cité-État

Il n’y a pas l’ombre d’un mendiant dans les rues. Les transports en commun sont fiables, les espaces verts abondent, la circulation est fluide. Il y a des caméras partout et des règlements sont érigés pour la quasi-totalité des actes de la vie quotidienne. Nous ne sommes pas dans un extrait du célèbre roman 1984 de George Orwell mais bien à Singapour.

Tout le monde, ou presque, connaît de nom Singapour, îlot chinois au sud de la péninsule malaysienne, symbole de ce qu’on englobe sous le nom de « dragon  » ou de « tigre  » d’Asie du Sud-est. Mais peu d’entre nous savent ce qui s’y passe réellement. Portrait d’une cité-État fascinante dont le régime politique n’a sans doute aucun équivalent dans le monde.

Sylvain Lefebvre, professeur au département de géographie de l’UQÀM, s’est penché sur le cas de Singapour dans le cadre de son doctorat en Études urbaines. C’est avec enthousiasme qu’il explique pourquoi cette région du monde l’a autant intéressé : « J’ai tenté de prouver que la mondialisation favorise la création de régimes autoritaires, et Singapour était, à mes yeux, l’exemple parfait  », lance-t-il.

Small is beautiful

Ce qui est impressionnant, c’est comment ce pays, somme toute modeste par sa superficie (581 km²), accumule les performances économiques. Le World Economic Forum le classe 6e pays le plus compétitif au monde, avec un taux de croissance annuel de 8% et un taux de chômage inférieur à 4%. Mais comment une cité-État, à peine plus grande que les îles de Montréal et Laval, réussit-elle à s’imposer mondialement ?

Tout d’abord, la situation géographique exceptionnelle de Singapour, à la croisée des chemins commerciaux et pétroliers d’Asie, en fait le premier port marchand du globe. L’organisation économique, qui est un mélange subtil d’étatisme et de libéralisme, est une autre caractéristique intéressante de ce pays microscopique. Le régime politique, que de nombreux théoriciens qualifient de « démocratie autoritaire », fait en sorte que l’ordre, la propreté et le travail soient des vertus cardinales que l’on fait respecter sans états d’âme. Et si ce contrôle se fait sans faille, c’est en grande partie grâce à la petitesse du territoire et de la population, facile à encadrer.

Une machine étatique performante

Afin de mieux comprendre les particularités du modèle singapourien, un petit retour historique s’impose. Au début des années 60, alors que Singapour s’approche du moment de l’indépendance, des experts du PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement), participent à l’élaboration d’un modèle de développement efficace. Appuyés par les anciens colons britanniques, les spécialistes déclarent qu’il faut supprimer toute forme d’opposition politique. Ceci entraîne l’élection du Parti d’Action Populaire (PAP) avec à sa tête le charismatique Lee Kuan Yew, dont le régime ressemble à s’y méprendre à celui d’un parti unique, bien qu’il respecte le rituel extérieur des élections. Comme l’explique Sylvain Lefebvre, il y a, à Singapour, « l’illusion d’une démocratie calquée sur les institutions britanniques, mais en vérité ce n’est pas du tout ça  ». Il ajoute : « parmi les dragons asiatiques, Singapour est allée plus vite et s’est déployée de manière plus féroce car la stabilité politique a permis des avancées économiques considérables en très peu de temps  ».

Le nouveau gouvernement de M. Lee Kuan Yew a donc pris les rennes du pouvoir pour transformer la minuscule île dépourvue de ressources naturelles en un formidable outil à la disposition du capitalisme mondial. Grâce à une offre de services d’une fiabilité irréprochable, doublée d’une garantie de paix sociale assurée par l’étroite subordination des syndicats au pouvoir (le responsable syndical est un ministre!), les sociétés étrangères se bousculent pour s’installer à Singapour. Le succès du modèle singapourien devient de plus en plus clair; « Singapour est carrément gérée comme une entreprise dont les patrons sont les dirigeants, et la population, les employés  », soutient M. Lefebvre.

Quand la fiction rejoint la réalité

Qu’ils aient lu 1984 ou non, le rapprochement entre l’œuvre d’Orwell où est dépeint Big Brother, la Police de la Pensée, est une formule qui vient spontanément à l’esprit pour décrire le système établi par les dirigeants de l’île. En effet, les sévices pleuvent sur les citoyens de Singapour : traverser hors des passages piétons, mâcher du chewing-gum, ne pas tirer la chasse d’eau après usage, jeter des détritus ou cracher par terre, manger et boire dans le métro, etc. sont autant de délits entraînant chacun des amendes, parfois extrêmement élevées. Ces « tarifs  » prévus pour chaque petit fait ou geste constituent le premier étage d’une pyramide répressive implacable, qui est assurée par un système de caméras à la fine pointe de la technologie.

Pour que la population adhère à toutes ces politiques contrôlantes, le gouvernement a mis en place un système de gestion de l’épargne qui oblige les citoyens à mettre de côté une partie importante de leur salaire chaque semaine. Officiellement, l’État utilise cet énorme fond commun à des fins d’investissements et pour assurer des services publics de grande qualité. En réalité, cette forme d’épargne permet surtout d’avoir une mainmise sur les grandes dépenses et investissements de chaque concitoyen, ainsi que sur leur retraite et héritage éventuels. « C’est un outil de contrôle qui permet de rendre la population dépendante du bien commun  », explique Sylvain Lefebvre. Comme un enfant qui dépend financièrement de ses parents, le citoyen de Singapour a intérêt à se plier au dictat de l’État afin de ne pas perdre ses privilèges.

Dans l’univers mental des gouvernants, tous les moyens sont bons pour faire en sorte que chacun agisse de la manière la plus docile qui soit. Ainsi, lors des élections, les bulletins sont numérotés et le gouvernement est ainsi en mesure de connaître l’allégeance politique de chaque individu. Les partisans et membres de regroupements politiques tels que le Parti Démocratique de Singapour sont alors fichés et surveillés de près pour éviter toute déviance de leur part, ce qui pourrait leur restreindre l’accès au fond d’épargne. « Grâce à cette surveillance maladive et à toutes ces règles et lois très pointues, la population obéit constamment  », témoigne Sylvain Lefebvre, qui a passé plus de 6 mois dans le pays.

Prospérité, propreté et… autorité

Évidemment, il ne fait pas bon être opposant à Singapour. Dans les mécanismes parlementaires, les lois sont prévues pour contenir toute forme d’opposition politique. Par exemple, en vertu de la loi sur la sécurité intérieure, la détention sans jugement est autorisée pour des périodes de deux ans, indéfiniment renouvelable. Ainsi, un député socialiste, M. Chia Thye Poh, a été emprisonné en 1963 durant 23 ans et est toujours assigné à résidence.

Pire encore, selon Amnistie Internationale, Singapour est le pays ayant le plus grand pourcentage d’exécutions par rapport à sa population. Les exécutions ont lieu le vendredi matin à l’aube, à huis clos, et les familles sont généralement informées seulement une semaine à l’avance. Évidemment, le gouvernement veille à ce qu’aucun débat sur la peine de mort ne naisse au sein de la population et dans les médias, qui sont largement contrôlés et censurés par le pouvoir.

L’urbanisme de Singapour a également été pensé dans un contexte de contrôle. La disposition des rues, couramment appelée grille de rue, a été faite en fonction de révoltes éventuelles, afin que la police et l’armée puissent se rendre rapidement sur les lieux pour étouffer la manifestation. « Lors de l’établissement du plan de la nouvelle ville, rien n’a été laissé au hasard, il fallait une structure qui permette un contrôle parfait du territoire  », comme l’explique M. Lefebvre.

Démocratie à l’asiatique

Toute cette « ingénierie sociale  », bien spécifique à Singapour, a permis la réalisation d’une ville que certains qualifient d’utopie urbaine. Pourtant, le régime politique n’est sans doute pas une démocratie au sens occidental du terme. Mais peut-être l’est-elle au sens asiatique ? « C’est une question très délicate et un débat fait rage autour de cette question, explique M. Lefebvre. En Asie, la démocratie est davantage perçue comme un système où l’État doit voir à ses fonctions traditionnelles, réguler, redistribuer, arbitrer  ». De plus, ces régimes plus ou moins autoritaires ont un point commun important : la volonté farouche de s’inscrire dans la mondialisation, fait qui a nécessairement influencé le modèle politique est-asiatique.

À Singapour, la « démocratie autoritaire  » que les élites dirigeantes ont instauré en quarante ans de pouvoir a permis à la petite cité-État de s’installer sur l’échiquier mondial. En innovant, en inventant, en créant et, surtout… en ayant un consensus social. Les Singapouriens, dont le pouvoir d’achat et la qualité de vie matérielle ont drastiquement augmenté en peu de temps, ne peuvent que se réjouir.

En diffusant des valeurs telles la nation avant la communauté, la société avant l’individu, le consensus plutôt que les querelles, le gouvernement de Lee Kuan Yew a réussi à convaincre sa population. À les convaincre qu’il n’est pas question de « casser » les ressorts de la réussite économique pour se plier aux contraintes de la démocratie, ou encore à la liberté d’expression, au respect des droits de l’homme et des normes sociales.

Ces « valeurs asiatiques  » offrent peut-être une piste de réponse aux critiques des défenseurs occidentaux des droits de l’homme. Car, selon certains points de vue, Singapour est un modèle parfait à suivre : succès économique et démocratie restreinte. Ce qui est déplorable, comme le souligne Catherine Lim, écrivaine de Singapour dont le franc-parler lui a valu les réprimandes publiques du premier ministre, c’est lorsque ces valeurs semblent se réduire au « moneytheism », c’est-à-dire au seul culte de l’argent.

Cet a paru dans l'édition Février 2009 de l'Union Libre. Si vous souhaitez y réagir, nous vous invitons à écrire un article qu'il nous fera plaisir de publier. Alternativement, vous pouvez laisser un bref commentaire ci-dessous.

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