La guerre du gaz

Gazprom : le plus grand réseau de transport du gaz

Dépendance énergétique et avarice russe, le conflit gazier opposant Kiev et Moscou reflète des tensions politiques. Plusieurs pays d’Europe de l’Est tentent de se soustraire à l’influence du Kremlin, tout en réduisant leur vulnérabilité énergétique. Voilà qui n’est pas chose facile, Gazprom, le géant gazier russe, impose sa domination et sert d’outil politique.

Début janvier, la Russie ralentit puis paralyse son approvisionnement de gaz en direction de l’Ukraine. Le Kremlin se défend : la fermeture des vannes est justifiée. Kiev, déterminée à maintenir ses privilèges tarifaires, refuse de signer des accords à long terme fixant le prix de son gaz près de celui du marché. Selon la Russie, en plus d’accuser des retards de paiement, l’Ukraine vole une partie du gaz transitant sur son territoire.

De son côté, l’Ukraine charge le géant gazier russe Gazprom, toujours sous l’influence du Kremlin malgré une privatisation partielle, de vouloir le contrôle de son réseau de gazoducs. Désuet, ce réseau nécessite d’importantes modernisations. Alors que l’Ukraine cherche des partenaires financiers à l’Ouest, la Russie offre ses capitaux pour rénover le système de transport ukrainien …et ainsi l’acquérir.

En fait, le fond de cette guerre du gaz est plutôt politique. La Révolution orange, marquant le passage de Kiev de la sphère d’influence de Moscou à celle de Washington, fait de l’Ukraine un adversaire stratégique. D’autres décisions du gouvernement ukrainien, telles sa demande d’adhésion à l’OTAN et son soutien à la Géorgie en août 2008, ajoutent à ces tensions. Pour faire pression et tenter de conserver Kiev sous sa gouverne, la Russie utilise son ravitaillement en gaz comme instrument politique.

Le mécontentement exprimé par les pays européens clients du géant Gazprom a suffit à écourter le conflit gazier opposant Kiev et Moscou. Environ 80 % du gaz russe destiné à l’Europe transite par l’Ukraine. Compte tenu de la réalité énergétique de plusieurs pays d’Europe de l’Est, pareille situation risque de se reproduire.

Coûts et blessures

Plusieurs pays d’Europe de l’Est font face à des problèmes énergétiques de taille principalement liés à leur dépendance, parfois totale, à la Russie. C’est le cas de la Lituanie qui achète de l’entreprise Gazprom 100 % de sa consommation gazière. Cette situation est d’autant plus alarmante que la centrale nucléaire d’Ignalina, son principal producteur d’électricité, doit cesser ses activités avant la fin 2009. Un besoin énergétique béant sera à combler.

La centrale nucléaire d’Ignalina se situe aux confins nord-ouest du territoire lituanien, tout près des frontières de la Biélorussie et de la Lettonie. Mises en place sous le régime soviétique, les installations de la centrale, semblables à celles de Tchernobyl, sont archaïques. Malgré toutes les modernisations effectuées, les risques d’accidents demeurent trop importants.

L’Union Européenne, lors des négociations relatives à l’adhésion de la Lituanie, exige la fermeture de la centrale nucléaire. En ratifiant le traité d’accession, le gouvernement lituanien s’engage à mettre les deux réacteurs nucléaires hors de service respectivement avant 2005 et 2010. L’Union Européenne, aidée de quelques pays donateurs, promet son soutien financier qui s’étirera jusqu’en 2013 et atteindra, selon les estimations, 1,3 milliard d’euros.

Le 31 décembre 2004, s’acquittant de ses engagements, la Lituanie interrompt les activités du premier réacteur. À l’approche de la fermeture définitive, la situation énergétique du pays est inquiétante. Encore aujourd’hui, la centrale nucléaire d’Ignalina satisfait 70 % des besoins électriques de la population lituanienne. Peu d’alternatives sont envisagées et aucune d’entre elles ne peut rencontrer de si courts délais.

Conséquemment à la fermeture du deuxième réacteur, la demande nationale en gaz augmenterait de 75 %, affirme Žygimantas Vaičiūnas, étudiant au doctorat et professeur à l’Université de Vilnius, capitale lituanienne. Le plus grand défi demeure d’assurer une production d’électricité suffisante. Pour alimenter ses centrales électriques fonctionnant au gaz, la Lituanie devra vraisemblablement augmenter ses importations de gaz naturel en provenance de la Russie, mettant sa sécurité énergétique à la merci du Kremlin.

Certains experts craignent une insuffisance énergétique entraînant des pannes de courant. D’autres, comme le Lithuanian Energy Institute, affirment que la Lituanie possède des capacités de production nécessaires à la réalisation d’une balance énergétique positive. Une certitude demeure : le prix national de l’électricité fera un bond, pouvant atteindre 70 centas lituaniens le kilowattheure, deux fois son prix actuel. Équivalent à environ 35 sous canadiens, ce coût est très élevé, considérant qu’en date du 1er avril 2008, à Montréal, un client résidentiel payait 6,81 sous le kilowattheure. Cette hausse aura un impact considérable sur l’économie lituanienne, retardant l’introduction de l’euro.

Main dans la main

Gazprom, plus grande entreprise russe, impressionne tant au niveau national qu’international. Elle contribue pour quelque 20% des revenus de l’État et à hauteur de 8% de son PIB. La compagnie, qui emploie plus de 300 000 salariés, continue de prendre de l’expansion. Verticalement intégré, le mastodonte russe figure comme premier producteur et exportateur de gaz au monde. Avec ses 153 000 kilomètres de gazoducs, Gazprom possède le plus grand réseau de transport gazier mondial.

Publique à 50,002 %, selon le site officiel de Gazprom, l’entreprise entretient des liens étroits avec le Kremlin. D’ailleurs, une poigné d’individus se troquent les postes de la haute direction de l’État et du géant gazier : le président de Gazprom Dimitri Medvedev devient président de Russie; le directeur de l’entreprise assure alors la présidence par intérim; pendant ce temps, le premier ministre russe Viktor Zoubkov cède sa place à Vladimir Poutine et entre au conseil d’administration de Gazprom; Zoubkov obtient finalement le poste de président du géant gazier. Voilà comment Gazprom sert le Kremlin en tant qu’instrument de politique étrangère. La Russie exploite sa puissance dans le secteur gazier pour faire pression et convaincre des États à se soumettre à ses volontés.

Avide de contrôler tout le marché du gaz, Gazprom procède au rachat de sites d’exploration gazière, de compagnies et de réseaux de transport. L’entreprise prend part à des projets de gazoducs alternatifs pour éviter tout intermédiaire et frais de transit dans l’acheminement de gaz vers l’Occident. Deux projets pourraient se concrétiser : le gazoduc Nord Stream, passant sous la mer baltique jusqu’à l’Allemagne, et le gazoduc South Stream, traversant la mer noire pour atteindre la Bulgarie.

La Russie intimide et sévit dans le but de conserver sa dominance et son influence dans l’exportation gazière, spécialement dans les ex-républiques soviétiques. Certains accusent même la Russie, poussée par des intérêts économiques et stratégiques, d’avoir saboté les réseaux de transport géorgiens en août 2008. Grâce aux constructions d’un oléoduc et d’un gazoduc transportant les ressources de l’Azerbaïdjan, la Géorgie parvenait à diversifier la provenance de son énergie et réduire sa subordination à la Russie. Lors du conflit opposant la Géorgie à sa province séparatiste d’Ossétie du Sud, soutenue par les forces russes, les tubes et stations de pompages ont été endommagés. L’instabilité politique caractéristique de certains pays d’Europe de l’Est rend leur sécurité énergétique difficile. Du même coup, cette instabilité fait de la Russie un fournisseur beaucoup plus fiable aux yeux des pays européens. Or, la guerre du gaz opposant Kiev et Moscou aura sans doute égratigné la réputation du géant Gazprom.

Cet a paru dans l'édition Février 2009 de l'Union Libre. Si vous souhaitez y réagir, nous vous invitons à écrire un article qu'il nous fera plaisir de publier. Alternativement, vous pouvez laisser un bref commentaire ci-dessous.

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