Si nous nous basons sur les critères énoncés par Mme Denise Bombardier, nous serions des « pessimistes  » et des « empoisonneurs d’espoir  » parce que nous refusons de céder les yeux fermés à la frénésie de l’Obamanie. Or, si nous refusons de partager l’euphorie générale qui entoure l’élection du nouveau président, ce n’est pas par cynisme mais plutôt par refus de complaisance. C’est que l’espoir qui nous habite ne réside pas dans l’élection d’un seul individu, mais dans la solidarité des classes populaires, celles qui ne peuvent « compter que sur leurs propres moyens  » et ne doivent attendre « ni Dieu, ni César, ni tribun  ».

La campagne de communication politique entourant l’élection d’Obama aura suscité une vague d’engouement et d’espoir à travers le monde. Après deux mandats sous George Bush, on comprend aisément pourquoi les regards se tournent vers un nouveau « Sauveur  » incarnant la promesse d’un avenir meilleur. Obama saura-t-il être à la hauteur de la figure héroïque qu’ont construit les appareils médiatiques et publicitaires ?

Déjà, le vernis s’effrite. Son appui indéfectible à Israël malgré les horreurs de Gaza, sa promesse de renforcer les troupes en Afghanistan, de même que les plans de relance économique, véritables cadeaux à la classe possédante américaine, voilà autant de raisons de demeurer critique face à l’image idéalisée qu’a façonné l’entourage du président. Qui plus est, les intérêts objectifs de l’Empire restent les mêmes, c’est-à-dire le maintien de son hégémonie économique, politique, culturelle et militaire, le tout au profit du système économique capitaliste global, sans égard à l’exploitation, la misère et la destruction environnementale qu’il génère.

Barack Obama ne semble pas non plus prêt à lever l’embargo inhumain qui fait souffrir le peuple cubain depuis des décennies. « Yes we can ?  »… Mme Bombardier voit de l’espoir partout…mais pas à La Havane, ni à Caracas, ni en Équateur, ni en Bolivie, où l’on a pourtant élu récemment un président issu des classes indigènes défavorisées, une première en 500 ans. Or, Mme Bombardier ne s’en formalise pas. Du reste, la prétendue « gauche  » télévisuelle de l’Obamanie vient éclipser les véritables tentatives de rupture avec le néo-colonialisme économique portées par des mouvements sociaux d’Amérique Latine. Refuser de voir l’espoir en marche là où il se trouve pour lui préférer un sous-produit spectaculaire et électoral, voilà bien la manifestation profonde du cynisme.

Cette approche pessimiste du changement social est alimentée par une conception défaitiste de la nature humaine qui empêche Mme Bombardier de reconnaître que la nécessité d’instaurer l’égalité et la justice de manière globale peut se traduire en projet politique réalisable. Obama se trouve ainsi pardonné d’avance de n’être qu’un pansement sur des plaies profondes. Et comment pourrait-il en être autrement de toute façon puisque l’inégalité logerait dans la nature même de l’humain ? En effet, comme l’indique Mme Bombardier : « un homme ne peut pas changer la nature humaine. Barack Obama ne fera pas disparaître la misère, n’abolira pas les injustices sociales, n’éliminera pas la pauvreté  ». Si cette conception de la société et de l’histoire n’en est pas une profondément pessimiste, nous aimerions bien savoir en quoi elle nous permet d’ouvrir des possibles qui dépassent la simple reproduction résignée de l’ordre existant.

Affirmer qu’une prétendue nature humaine empêche les êtres humains de s’émanciper des différentes formes d’oppression auxquelles ils et elles sont confrontés traduit un profond sentiment de désespoir. On répondait systématiquement aux anti-esclavagistes qu’une certaine « nature humaine  » assignait à chacun son rôle social de maître ou d’esclave. C’est aussi au nom d’une certaine conception de la « nature humaine  » qu’on a historiquement renvoyé les femmes au rôle exclusif de « mère au foyer  » ou qu’on a réduit les ouvriers et ouvrières à leur simple force de travail. En définitive, cette question de la nature humaine, lorsqu’elle est traitée de manière instrumentale, sert les intérêts du statu quo et permet la pérennité du désespoir que Mme Bombardier prétend combattre.

S’il y a un cynisme et un désespoir, il ne réside pas chez ceux et celles qui résistent à l’Obamanie. Nous préférons réserver notre enthousiasme aux mouvements populaires de gauche qui constituent la véritable trame de l’Histoire. Mais encore faut-il savoir les distinguer de la politique-spectacle. Enfin, il faut renouer avec la conviction profonde que le monde peut encore changer radicalement et que cela ne sera pas le fait du président de la première superpuissance mondiale, mais de l’effort soutenu de millions d’opprimé-e-s en lutte.

Cet a paru dans l'édition Février 2009 de l'Union Libre. Si vous souhaitez y réagir, nous vous invitons à écrire un article qu'il nous fera plaisir de publier. Alternativement, vous pouvez laisser un bref commentaire ci-dessous.

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