Les petits royaumes des grandes illusions

Vin espagnol, eau pétillante embouteillée, foie gras, double cappuccino et steak de 14 onces pour une facture totale de 50 à 60 dollars par personne. Pour certains, ces petits caprices représentent un luxe sporadique, une gâterie occasionnelle ou carrément un mode de vie. Pour d’autres, il s’agit d’une représentation des grandes contradictions et démesures du genre humain. Les restaurants les plus en vogue sont devenus une caricature du mode de vie occidental. La restauration glamour est un microcosme de nos sociétés capitalistes et des valeurs qui s’en dégagent.

D’abord, le paraître et l’aveuglement volontaire sur les conséquences de nos gestes sont deux éléments essentiels pour profiter de l’expérience offerte par la restauration. Les clients apprécient un steak dans une ambiance décontractée qui pourrait les distraire des difficultés quotidiennes. La clientèle s’endimanche et affronte sans chigner tout le poids de la facture même si elle est particulièrement lourde. Les serveurs, quant à eux, vendent du tartare et des cafés inéquitables pour un pourboire qui double ou triple le salaire minimum. Ils peuvent à leur tour se permettre des sorties luxueuses. Voilà des raisons alléchantes pour fréquenter les restaurants branchés.

Ainsi peut-on dire que le monde de la restauration permet de sortir de son salon pour prouver son pouvoir de consommation ostentatoire. Cette affirmation touche autant ceux qui vivent dans l’abondance matérielle que ceux qui les imitent ponctuellement pour crier qu’ils peuvent exister dans ce monde illusoire des princes modernes. Elle s’applique aussi à ceux qui vivent dans le rêve et dans l’attente de pouvoir un jour s’offrir cette prospérité pléthorique. Les clients des restaurants recréent le fantasme de se faire servir et d’avoir tout un personnel qui s’occupe d’eux. Le temps d’un repas, ils deviennent des monarques et peuvent faire plier les serveurs à leurs caprices sous peine de donner un mauvais pourboire. Sont-ils conscient de la portée de cette mascarade ?

Au nom du luxe, du nombril et du saint-profit, amen

Benoît Duguay, professeur à l’UQAM spécialisé en consommation, image de soi et luxe, pousse la réflexion sur les dangers de ces comportements en disant qu’« en matière de consommation, nous assistons aujourd’hui […] à un ensemble de comportements exagérés, égoïstes, souvent irresponsables voire destructeurs, massivement adoptés au nom du luxe. »

L’emploi du mot « destructeur » en lien avec le luxe offert par la restauration est spécialement pertinent. Les coûts en temps et en frais additionnels reliés au recyclage et à la récupération de la nourriture inutilisée font des restaurateurs des leaders dans le domaine du gaspillage et de l’insensibilité aux problèmes écologiques. L’aveuglement volontaire des propriétaires des grands restaurants se fait au nom du sacro-saint profit. Les propriétaires agissent comme les intégristes religieux les plus fervents en adoptant un comportement destructeur pour l’ensemble de la planète au nom d’un absolu abstrait qui semble les dépasser : le pouvoir. La seule différence est qu’ils ne répondent pas aux lois de la charia ou du conservatisme chrétien. Ils s’agenouillent plutôt devant les promesses de Salut du capital.

Hiérarchie à la sauce féodale

Le maintien des rapports de domination des employeurs sur les employés et la répartition des richesses sont eux aussi basés sur les lois irrationnelles du profit. Toutes les relations humaines sont influencées par le désir de faire rouler la machine. Les compliments sonnent faux, les encouragements frôlent la manipulation et les commentaires autoritaires ne sont alimentés que par le désir de rendre l’employé plus productif. Les avantages des uns et les mots doux des autres servent à aligner les intérêts de tous sur les objectifs budgétaires du propriétaire-roi. Les gérants-seigneurs, eux-mêmes utilisés par leurs supérieurs, manipulent consciemment ou inconsciemment leurs employés-paysans.

Une poignée de décideurs contrôlent toutes les activités des restaurants. Les serveurs, les commis, les plongeurs et les cuisiniers sont des exécutants dont la force de travail encadrée, aseptisée et léchée permet un profit maximisé aux propriétaires des restaurants. De plus, la précarité des emplois octroie un pouvoir démesuré aux dirigeants sur l’ensemble des employés. Notons que les abus de pouvoir de la part des gérants et des propriétaires sont monnaie courante dans les restaurants alors que les employés de soutien et les serveurs sont souvent très jeunes et ne jouissent d’aucune sécurité d’emploi.

Mélanger castes et immigration pour rehausser le goût

Nous pouvons enrichir notre discussion par une métaphore en comparant la hiérarchisation des postes de la restauration au système de castes en Inde. Le titre des propriétaires et des clients se rapproche de la caste des Brahmanes. Celle-ci est constituée des êtres spirituels supérieurs à tous. Les autres castes leurs doivent le plus grand respect, voir une soumission aveugle. Ensuite, les castes des guerriers (Kshatriya) et des marchands (Vaishya) se rapportent aux postes de gérants et de serveurs. Les commis sont comparables à la caste ouvrière appelée Sudra. Toutefois, une partie de la population ne cadre pas dans cette construction sociale. Les Intouchables sont considérés comme une catégorie « hors caste ». Ils doivent vivre en marge du reste de la population et effectuer les métiers « sales » comme vidangeurs ou balayeurs de rues. Les Intouchables ne peuvent s’approcher de trop près des castes supérieures.

Au sein des micro-sociétés de la restauration, les plongeurs et les responsables de l’entretien ménager occupent une position semblable. Ils sont cachés au fond de la cuisine. Pendant les heures d’ouverture, ils ne peuvent s’approcher de la salle à manger où les « castes » supérieures s’adonnent à leurs activités quotidiennes. Les consommateurs de produits de luxe ne veulent pas voir l’envers du décor de leur petit bonheur-gâterie. Ça pourrait gâcher le moment. Imaginez si nous passions deux heures à regarder des enfants fabriquer nos souliers ou nos chemises ? Le plaisir de les porter serait moins grand. Notre désillusion pourrait rendre certains luxes inconfortables.

Les inégalités sont d’autant plus révoltantes lorsque nous croisons la problématique de l’immigration avec la réflexion sur la restauration. Les postes au haut de la hiérarchie sont occupés par des immigrants très fortunés ou, en majorité, par des blancs. Les postes au bas de la hiérarchie sont pris en majorité par des immigrants. Ce sont, par exemple, des réfugiés chiliens de 1973, ou encore des Haïtiens ayant fui l’oppression de Jean-Claude Duvalier. Ce phénomène n’est pas spécifique à la restauration. Nous savons que ce sont en majorité des immigrants qui lavent les toilettes des universités, les draps des hôpitaux, les chambres des grands hôtels, etc. J’insiste ici sur la nécessité de pousser la réflexion plus loin que de simplement se dire qu’au moins nous leurs offrons un travail. Cette idée insinue que nos privilèges sont naturels et que ces inégalités sont normales.

L’art culinaire doit trouver un nouvel espace qui respecte la dignité humaine pour s’exprimer. Encourager les restaurants qui répondent à la logique capitaliste fondée sur l’illusion et la consommation ostentatoire est fort de sens. Fréquenter ces endroits revient à endosser et encourager un système qui prône l’inégalité et qui est inconscient des problèmes mondiaux qui détruisent la planète. Prenons le temps de choisir nos restaurants et de réfléchir aux conséquences des gestes que l’on pose pour se restaurer.

Toutefois, les solutions ne fusent pas. Hervé Kempf, journaliste environnemental pour au journal Le Monde n’envisage qu’un moyen de remédier à la situation . « Il faudra encore que la préoccupation écologique s’articule à une analyse politique radicale des rapports actuels de domination. On ne pourra pas diminuer la consommation matérielle globale si les puissants ne sont pas abaissés et si l’inégalité n’est pas combattue », affirme l’expert. Nous devons donc abaisser le pouvoir des puissants à deux niveaux. D’abord, ici même à l’intérieur de nos milieux de travail. Plusieurs dirigeants ont un pouvoir démesuré et illégitime compte tenu de leur comportement irresponsable justifié par la quête du profit. Arrêtons de consommer leurs produits. Ensuite, à l’échelle mondiale 80% des richesses sont contrôlées par 20% de la population. Nous devons renoncer au luxe destructeur et à la consommation ostentatoire pour tendre vers l’égalité. Bien qu’ils soient rares, il existe des cafés auto-gérés ou sous forme de coopérative comme le Touski ainsi que des restaurants à buts non-lucratifs comme le Robin des bois.

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Coop Touski café de quartier

http://www.touski.org/

2361 Ontario Est

Robin des bois

http://www.robindesbois.ca/

4653 Saint-Laurent

Cet a paru dans l'édition Février 2009 de l'Union Libre. Si vous souhaitez y réagir, nous vous invitons à écrire un article qu'il nous fera plaisir de publier. Alternativement, vous pouvez laisser un bref commentaire ci-dessous.

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