Ayant eu vent d’un article nous invitant à voir la peine de mort sous un autre jour, je me suis permis, dans ces quelques lignes, d’y identifier la thèse principale de l’auteur et de la remettre en question en soulevant les problèmes qu’il m’a semblé qu’elle posait. Ces problèmes sont particulièrement préoccupants à l’égard de la représentation de l’action collective qui se profile sous la plume de l’auteur de cet article.

Quelle attitude notre société devrait-elle adopter face au crime ? C’est à cette question que je compte répondre par le biais de ce bref commentaire critique de l’article de Jocelyn Parent intitulé Peine de mort : la voir sous un autre jour. Les criminels et les torts qu’ils causent au genre humain paru dans Union Libre (volume 5, numéro 2, Février 2009). Je pense en effet que c’est à cette question, entre autres, que le propos de monsieur Parent répond et tout particulièrement dans le passage suivant :

« Face à ces infractions qui lui sont faites, la collectivité a pour devoir moral de réagir pour sa propre survie et son émancipation à venir; que de laisser libre les criminels dans une société instituée sur la paix, c’est courir à sa perte. »

Le texte de monsieur Parent, que je vous invite d’ailleurs vivement à lire, est particulièrement bien écrit : ce qui, tout à l’honneur de son auteur, permet d’en saisir la thèse d’autant plus facilement. Celle-ci, plus que partout ailleurs dans l’article (que je ne résumerai pas pour cette raison), me semble être très bien exprimée dans son avant dernier paragraphe :

« Si la société, ses savoirs et sciences ne sont pas capables de réhabiliter, il est nécessaire de mettre à mort l’irrécupérable. Pendant qu’il est en vie et en liberté, il est hautement dangereux ; pendant qu’il est incarcéré à vie, il détourne diverses ressources vers sa personne. Sans la peine de mort, il s’ensuit une minimisation du crime et de ses impacts dans la collectivité et auprès des victimes. »

Je me risque à schématiser ainsi le raisonnement de monsieur Parent en laissant de côté ses préoccupations à l’égard du « détournement des ressources » vers la personne du criminel ainsi que la « minimisation » de l’ampleur du crime auquel on ne répondrait pas par la peine capitale car j’estime que ces éléments affaiblissent plus qu’ils ne renforcent la thèse de l’auteur dans la mesure où ils lui sont tout à fait accessoires :

(1) Si la société ne peut faire en sorte qu’un criminel puisse respecter la loi, alors elle n’a d’autre choix que de le mettre à mort. (2) Or, il semble qu’avec tous ses moyens, elle ne puisse réhabiliter le contrevenant. (3) Donc, elle n’a d’autre choix que de mettre à mort le hors-la-loi.

Par rapport à la prémisse (1), je soulèverais la question suivante : « pourquoi ? ». En effet, il me semble que le propos de monsieur Parent dans le reste de l’article ne nous permet pas de répondre à cette question et de savoir, par la même occasion, ce qui justifie une telle affirmation. De plus, l’auteur semble interdire ici, à la collectivité, la liberté qu’il accordait plus tôt dans le texte, au criminel qui agirait, selon lui, en suivant son libre arbitre :

« Le criminel agit par choix, selon son libre arbitre. Même si (s)es conditions sociales l’orientent vers le crime, il peut refuser cette condition là car il dispose toujours du libre arbitre pour s’en sortir. Mais il aurait très bien pu ne pas se tourner vers la criminalité et rester dans le droit chemin; mais il a fait le crime. »

Mais pourquoi, en tant que collectivité, n’existerait-il pas pour nous d’autre choix que de mettre à mort un criminel si nous ne pouvons le réhabiliter ? Qu’est-ce qui justifie une telle alternative exclusive entre réhabilitation et mise à mort ?

Pour ce qui est de la prémisse (2), elle semble (du moins, à première vue) contrefactuelle. En effet, la réhabilitation est possible. Il est difficile de croire, à tout le moins, qu’aucun criminel n’ait jamais été réhabilité. Monsieur Parent le concède d’ailleurs aussi :

« Les programmes sociaux de réinsertion et de réhabilitation ne fonctionnent pas tous ni ne fonctionnent sur tous les criminels; c’est encore une question de résistance (par le libre arbitre) à la réinsertion de la part du criminel. »

Mais, en admettant qu’un criminel ne soit pas réhabilitable, ne faudrait-il pas plutôt se demander pourquoi tel est le cas ? : serait-ce à cause des limitations de notre société ou… de celles du criminel ? Je reviendrai sur ce point important plus tard.

Pour le moment, on peut déjà apprécier une première difficulté de taille suite à cette synthèse rapide de la thèse de monsieur Parent. Le problème est qu’étant donné que la première prémisse est fort douteuse et que la seconde est difficilement acceptable, je ne vois absolument pas comment on peut conclure, tel qu’il le fait, qu’ « il est nécessaire de mettre à mort l’irrécupérable ». Cette difficulté a donc trait à la logique du raisonnement que je me suis permis d’extraire du paragraphe qui me semble abriter la thèse principale de l’auteur étant donné son objectif avoué : voir la peine de mort sous un autre jour.

En substance, je pense que monsieur Parent a affirmé un peu trop rapidement qu’un criminel agit nécessairement par libre arbitre. Non pas qu’il ait tort en affirmant cela. Mais, comme je viens de le souligner, il est questionnable d’en tirer la conclusion à laquelle il arrive. Je me demande aussi qu’est-ce qui, pour l’auteur, différencie un honnête citoyen et un criminel dès lors que les deux agissent selon leur libre arbitre selon lui ? Pourquoi l’un respecte la loi alors que l’autre la bafoue ? Et enfin, qu’est-ce qui empêcherait le criminel de respecter la loi une fois qu’il a purgé sa sentence étant donné, selon monsieur Parent, qu’il agit selon son libre arbitre ? Je laisse au lecteur (ainsi qu’à l’auteur surtout, car il devrait en assumer la responsabilité plus que tout autre) le soin de m’éclairer à l’égard de ces questions.

Je voudrais plutôt revenir sur la difficulté que j’ai soulevée à l’égard du fait de conclure qu’on est forcé de mettre à mort l’irrécupérable dont on pense, par ailleurs, qu’il ait agit selon son libre arbitre. Le fait est qu’un criminel pourrait être irrécupérable précisément parce que son libre arbitre est affecté (pas seulement parce que notre société « savante et scientifique » ne le serait pas assez pour le réhabiliter). Ainsi, qu’un hors-la-loi soit irrécupérable, on ne peut en tirer qu’on doive le mettre à mort. Il est possible qu’on soit en présence d’une personne qui n’agit pas selon son libre arbitre : auquel cas, d’autres options que la peine de mort s’offrent à nous. Dans tous les cas de figure, on ne peut affirmer aussi rapidement que monsieur Parent l’a fait ici sans se questionner par ailleurs, qu’un citoyen (honnête ou pas) agit nécessairement par libre arbitre. Bien qu’il puisse dire vrai à cet égard : pourquoi monsieur Parent pense-t-il cela ? Quelles raisons a-t-il de le croire ? Je ne peux le dire à la suite d’une lecture, même attentive, de son article.

Enfin, ce qui me trouble le plus dans la thèse de l’auteur, c’est la représentation de la collectivité qu’elle semble impliquer. Selon cette dernière, collectivement, nos options face au crime se limitent à deux alternatives : la réhabilitation à défaut de quoi, la mise à mort. Je pense que c’est un faux dilemme. En d’autres termes, il n’est pas vrai que nos options se limitent à ces deux extrêmes. J’ai de la difficulté à imaginer une société (celle dans laquelle on vit surtout) qui, à l’égard du crime, agirait sous l’emprise de ces deux seules options sans même se demander pourquoi un criminel n’est pas réhabilitable.

Pour ma part j’estime que c’est en évitant de se questionner face à de tels phénomènes et en limitant son champ d’action à deux alternatives (qui ne semblent pas être les seules) qu’une société nie son libre arbitre collectif. J’ose croire que monsieur Parent ne pense pas vraiment cela de celle dans laquelle nous vivons (étant donnée sa croyance à l’égard du libre arbitre) ni non plus, conséquemment, qu’"il est nécessaire de mettre à mort l’irrécupérable".

Cet a paru dans l'édition Février 2009 de l'Union Libre. Si vous souhaitez y réagir, nous vous invitons à écrire un article qu'il nous fera plaisir de publier. Alternativement, vous pouvez laisser un bref commentaire ci-dessous.

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