Le 2 février dernier, le Premier Ministre du Québec, Jean Charest était décoré des insignes de Commandeur de la Légion d’honneur par le Président de la Ve République. Sortant de son texte, Sarkozy en est allé de déclarations peu flatteuses pour les souverainistes québécois. La saga entourant l’évènement dura plus de deux semaines, mais que doit-on retenir de ses déclarations ? Chicane de séparatistes ou rupture dans les relations franco-québécoises ?

D’abord, il faut situer le discours du Président dans un contexte plus large. Il y a maintenant près de 48 ans que le Québec a inauguré son premier bureau à l’étranger, la Maison du Québec à Paris. À l’époque, Jean Lesage parlait déjà de politique étrangère québécoise « embryonnaire », qui servirait d’instrument de développement économique pour les Canadiens-français. Depuis, les Français et leurs Présidents, de tous partis confondus, ont toujours accompagné le Québec dans sa marche vers l’international. Grâce à l’appui de la France, la province a pu signer ses premières ententes internationales dans ses champs de compétences sans le gouvernement fédéral, pensons notamment à l’entente de coopération en éducation signée en 1965 qui donna naissance à l’Office franco-québécoise pour la jeunesse. Il ne faut pas oublier que c’est grâce à son allié français que le Québec est membre à part entière de la Francophonie, organisation regroupant des pays partageant une langue commune, à divers degrés, le français. Face à l’opposition féroce du fédérale, la France a toujours joué un rôle primordial, voire indispensable à l’ouverture du Québec sur le monde.

Bien avant février, Sarkozy avait déjà annoncé ses couleurs. Rappelons-nous de sa visite en octobre 2008, lors du Sommet de la Francophonie où il avait déclaré : « S’il y a quelqu’un qui vient me dire que le monde aujourd’hui a besoin d’une division supplémentaire, c’est qu’on n’a pas la même lecture du monde ». En rajoutant, que pour lui, « le Québec, c’est ma famille, et le Canada, c’est mes amis. » Déjà, le Président annonçait sa préférence au fédéralisme par rapport à l’indépendantisme. En février, il allait beaucoup plus loin à l’Élysée décrivant, sans les nommer, les indépendantistes québécois comme « sectaires », « opposés à l’autre », « enfermés sur eux-mêmes » et « détestant leurs voisins ». Les réactions ont été rapides et vives de la part des souverainistes.

Certains diront que les déclarations de Sarkozy ne sont qu’un juste retour du balancier pour les fédéralistes, qui vivent avec le « Vive le Québec libre » du Général de Gaulle depuis plus de 40 ans. L’argument n’est pas sans fondement, considérant que le Président avait comparé l’atmosphère du jour avec celle de la Libération, comparant du même coup Canadiens-Anglais avec Nazis allemands. Paradoxalement, cette déclaration embarrassa tout autant le Premier Ministre de l’époque, Daniel Johnson (père) en 1967 que Jean Charest en 2009. Cependant, c’est justement en réaction à la politique gaulliste que la politique de non-ingérence, non-indifférence a été mise en place à partir de 1977 par Alain Peyrefitte, ministre pendant la Présidence de Valéry Giscard d’Estaing.

La ligne de conduite a été suivie par tous les Présidents français, jusqu’à Sarkozy. Cet « écart de conduite » constitue donc un premier point de rupture dans les relations France-Québec. D’autant plus que si les Présidents avaient cette attitude c’était, plus souvent qu’autrement, pour cacher une préférence pour l’indépendance. Pensons entre autres à Chirac, de qui Parizeau avait obtenu la promesse d’une reconnaissance du Québec comme État indépendant à la veille du référendum de 1995. Le contre-exemple serait François Mitterrand, froid à l’idée indépendantiste qui pourtant, contrairement à Sarkozy, conserva la politique de « ni-ni ».

Malgré tout, ce n’est pas le seul point de rupture dans les relations Québec-France. Depuis son élection, Sarkozy s’active au rapprochement entre la France et le Canada. Il n’y a certes, rien de mal à ça, à moins que ce rapprochement se fasse au détriment des relations franco-québécoises. Il faut savoir que, malgré ce qu’a dit le Président à l’Élysée, c’est-à-dire que la France n’a pas à faire un choix entre le Québec et le Canada, l’histoire nous dit le contraire. En pratique, chaque rapprochement entre la France et le Québec s’est soldé par un « éloignement » canado-français, si je puis dire. À l’aube des années 1970 et même avant, les premiers balbutiements diplomatiques québécois dérangeaient beaucoup Ottawa, assez pour que le gouvernement fédéral rappelle, dans le Livre Blanc de 1968, que la conduite des relations étrangères était la responsabilité du fédéral. Il y avait à l’époque (et peut-être encore aujourd’hui) une rivalité pour obtenir l’amitié de la France. À titre d’exemple, la première entente signée en matière d’éducation entre Québec et Paris concurrençait un projet sur la culture proposé par Ottawa. Malgré la multiplication des visites officielles de Diefenbaker en France, de Gaulle préféra l’entente franco-québécoise.

Ceci dit, le Président Sarkozy a parlé, lors de son passage en octobre, d’un changement dans la conduite des relations France-Québec. Traditionnellement bilatérale, la relation franco-québécoise devrait maintenant tenir compte des velléités fédérales. En clair, Ottawa devrait être consulté avant la signature d’ententes. Si ces belles paroles sont mises en pratique, on assistera à un changement majeur dans la direction des relations internationales du Québec, la relation avec la France devenant triangulaire.

En 2009, Sarkozy voit peut-être des possibilités de relations économiques entre le Canada et l’Union européenne que ses prédécesseurs n’avaient cru bon de développer outre mesure. Faut-il rappeler qu’un accord entre le Canada et l’UE plairait bien à Sarkozy, comme à Harper. Dans cet ordre d’idées, mieux vaut invoquer les mérites du fédéralisme que de vanter un projet indépendantiste d’un parti dans l’opposition pour au moins quatre ans.

Je me pose plusieurs questions au sujet du Président de la Ve République. Monsieur le Président, ne connaissez-vous donc pas les bonnes manières en matière diplomatique ? De qui donc parliez-vous lorsque vous invoquiez le sectarisme, la détestation ? De Pauline Marois ? Certes, elle ne parle pas très bien anglais, mais je n’y vois pas un signe d’opposition à l’autre. Alors, aviez-vous le nom de Gilles Duceppe en tête ? Je ne crois pas qu’un homme sectaire ne supporterait de côtoyer les 231 députés fédéraux non-québécois pendant 19 ans à la Chambre des communes. Parliez-vous alors de René Lévesque ? Je ne pense pas que Valéry Giscard d’Estaing voyait en lui quelque signe de détestation que ce soi en le faisant Grand Officier de la Légion d’honneur. Vous aimez bien rappeler aux Québécois qu’ils font partie de votre famille et que les Canadiens sont vos amis. Et bien sachez, monsieur le Président, que si l’on peut choisir ses amis, on ne peut faire de même pour ce qui est des membres de sa propre famille.

Cet a paru dans l'édition Avril 2009 de l'Union Libre. Si vous souhaitez y réagir, nous vous invitons à écrire un article qu'il nous fera plaisir de publier. Alternativement, vous pouvez laisser un bref commentaire ci-dessous.

Commentaires