Nous sommes au XIXe siècle et il y a encore des personnes éduquées qui clament haut et fort que l’usage du condom est un péché et qu’il ne ferait qu’aggraver la transmission du sida. Ce sont les propos qu’a tenu récemment Benoît XVI, de l’Église catholique de Rome. Celui-ci a même dénoncé les pays d’Afrique qui avaient légalisé l’avortement dans les cas exclusifs de viols, d’inceste ou de mise en danger de la vie de la mère, tout en ayant soutenu l’excommunication prononcée par l’archevêque Brésilien, Jose Cardoso Sobrinho. Ce dernier avait excommunié une mère et une fillette de neuf ans, à cause d’un avortement effectué parce qu’elle avait été mise enceinte de façon incestueuse par son beau-père.
De la part du pape, cette façon de voir et d’agir dans le monde témoigne d’une misogynie qu’il faut dénoncer puisque c’est le corps des femmes qui est principalement visé par une telle attitude réactionnaire, en plus d’être mensongère à l’égard du sida. Dans le cas présent d’inceste, renier l’avortement c’est affirmer un droit au viol. Les positions de Rome sont des décisions et des positions sociales prises contre les femmes, elles qui sont la moitié autant morale, physique que quantitative du genre humain. Selon l’Église de Rome, les femmes n’ont pas à recevoir d’aide ni de soins parce qu’elles ont été violées, qu’elles ont subi l’inceste et que leur vie est en danger; même pour ces cas, cette institution refuse l’avortement alors que l’excommunication est automatique.
Pourtant, presque tous les hauts dirigeants de l’Église catholique ont dénoncé l’archevêque brésilien ayant prononcé l’excommunication. Mais malgré ces critiques, ces personnes restent et demeurent des membres de cette Église et des rouages quant à son fonctionnement quotidien. Conséquemment, ils participent à diffuser un tel message misogyne. C’est peut-être ce qui explique, à propos de l’Église catholique de Rome, que plus ça change, plus c’est pareil, et qu’elle est toujours aussi réactionnaire dans son fondement que dans ses attitudes quotidiennes.
Pourquoi Benoît XVI n’a-t-il pas dénoncé monsieur Jose Cardoso Sobrinho ? C’est assurément une question de doctrine, d’idéologie. Ne nous ne le cachons pas : les propos de Benoît XVI ont une prétention politique puisqu’ils définissent une façon de vivre et une aspiration à réaliser dans ce monde-ci. Ses propos sont influents car il est la voix officielle et légitime de l’institution qu’est l’Église de Rome; c’est aussi lui qui donne l’orientation à celle-ci et qui définit à la fois le dogme et la manière de le suivre. Par définition, une église est une institution conservatrice puisqu’elle fige dans le temps des valeurs, les qualifiant d’éternelles et de transcendantes; Benoît XVI resacralise de telles valeurs en les réaffirmant aujourd’hui. Soulignons que le pape avait réintégré, le 21 janvier dernier, quatre évêques ultra-conservateurs excommuniés; il ne pouvait donc pas renier un évêque contre l’avortement. Là, assurément, le message de l’Église catholique aurait été confus. En somme, la pensée de l’Église n’est pas prête d’évoluer sur ses fondements.
Non, il n’est pas encore arrivé ce moment où cette Église va reconnaître la légitimité des femmes à exister sans qu’elles soient servantes. Les femmes ont le droit d’exister, et ce à part entière, pouvant disposer librement de leur personne, corps, pensée et personnalité. Cependant, en usant de tels propos, et ce publiquement, l’Église propose et affirme la nécessité d’un retour en arrière où, éventuellement, le politique serait réintégré dans le religieux, ou si vous préférez, où l’État serait soumis à l’Église. C’est toute la question des droits humains, politiques, sociaux et économiques qui seraient sous la tutelle de la religion.
Lorsque l’Église catholique affirme l’interdiction de l’usage du condom, elle effectue sciemment une négation de l’épidémie du sida et elle participe à sa propagation. De son côté, la médecine est là pour soigner, sans juger, alors que la foi est là pour juger et ostraciser, non pour soigner dans le respect, l’altruisme et la compassion. Avec des propos religieux de la sorte, il y a une nécessité vitale encore plus grande pour la séparation de l’État – et du genre humain – des religions et leur Église. L’avortement et le sida sont des questions sociales qui ne peuvent être laissées à une quelconque religion. L’Église catholique peut se prononcer sur un sujet, à l’intérieur de sa sphère privée, auprès de ses fidèles, mais diffuser publiquement des mensonges et menacer d’excommunication, c’est faire des gestes politiques, dans l’espace public, et ce au détriment du genre humain, où l’État et ses citoyens ont le devoir moral d’intervenir pour y mettre fin.
Si la vie est sacrée pour l’Église catholique de Rome, comment peut-elle la protéger en interdisant l’avortement ? Nous pourrions poser une question similaire à propos du sida. Il faut le reconnaître : les positions de l’Église catholique sur l’avortement et le sida sont dépassées, déphasées, voire mortelles. Il serait temps que cette Église reconnaisse que la vie se préserve autant sinon mieux par la science − et les objets qu’elle a participé à concevoir, tel le condom − plutôt que par l’abstinence, l’ignorance et la misogynie. Quant à nous, laïcs et athées, il serait temps que nous reconnaissions que la foi ne repousse pas les maladies ni les infections. Nous nous devons donc de procéder à fonder une société dépourvue de la nécessité du recours à la religion.
Les questions de l’avortement, de l’euthanasie et du sida doivent être extraites de la dichotomie tranchée qui est celle du Bien et du Mal, dichotomie incarnée par les religions. Le Bien et le Mal ne sont que des concepts, jamais trouvés dans la société et le genre humain. Nous sommes tous et toutes des nuances de gris, jamais purs, seulement humain-e-s, avec nos qualités et défauts. Le Bien et le Mal sont une vision religieuse, sinon catholique, du monde qui sépare les uns des autres, les méritants et les pénitents. Il est temps de dépasser une telle façon de voir et d’agir car elle pose de graves problèmes dans la Cité, laquelle s’occupe de la vie, de l’environnement autant que de la loi et de l’ordre.
C’est bien beau la liberté d’expression mais les propos de Benoît XVI sont à la hauteur de l’incitation à la haine et des propos racistes, lesquels sont d’ailleurs interdits et condamnés, même dans nos démocraties dites libérales. Les chefs d’État doivent se prononcer contre de tels discours religieux. Le président Lula du Brésil a bien accompli et compris son devoir de chef d’État, bien avant d’être un catholique, en reconnaissant que l’avortement était une problématique de santé publique. Une menace d’excommunication à son endroit serait de négligeable portée car les chefs d’État ne s’agenouillent plus devant la religion. Cependant, nous ne sommes pas prêts de voir un chef d’État dénoncer le pape pour avoir tenu des propos misogynes, voire haineux, ou encore de lui interdire le séjour à l’intérieur des frontières étatiques pour des propos rétrogrades comme ceux sur le sida et l’usage du condom. Ce serait prolonger et étendre la séparation des États des Églises. Cependant, il faut aller encore plus loin dans ce retrait nécessaire et vital du phénomène religieux.
Tout le nœud du problème consiste à savoir pourquoi des gens se tournent encore et toujours vers la religion alors qu’elle a (trop) souvent une attitude réactionnaire dans de nombreux domaines de la vie sociale et humaine; il faut au moins tenter d’expliquer ce phénomène social et humain. Ma réponse consiste à dire que des gens s’y adonnent pour trouver une communauté de sens, d’appartenance, en vue de donner une direction à leur existence, direction qui n’est pas trouvée ni vécue dans la société libérale.
Pourquoi la société moderne libérale – et le capitalisme par prolongement – ne peut-elle pas donner de sens à l’existence de ses citoyens ? La société de consommation et de déresponsabilisation ne peut donner de sens, ni y participer car elle ne comble pas le vide existentiel avec lequel chacun naît. Au nom de l’individualisme, le libéralisme se refuse de participer à l’épanouissement de chacun, les laissant à eux-mêmes, plutôt que de les aider à se faire, plutôt que d’outiller la conscience humaine à être autonome dans ses aspirations légitimes, soit de donner un sens à la vie. La société de consommation, au contraire, participe à combler les êtres humains par une consommation effrénée, ne pouvant causer qu’un vide encore plus grand.
La religion est alors perçue comme un remède, que certains humains pensent encore valide et digne de mention. Ce n’est pas tant la vie éternelle qui intéresse ces personnes, mais de se sentir inclues dans quelque chose qui participe à ce sens dont tous ont pourtant besoin. Ce qui est attirant dans la religion, ce sont les valeurs qui y sont véhiculées; et en plus, ce sont des valeurs fortes, des valeurs phares. Il n’y a aucune valeur phare dans la société libérale, si ce n’est le droit de faire tout ce que l’on veut, quand on le veut et ce sans aucune explication ni responsabilité quant à nos gestes, autrement dit, l’égoïsme.
Le problème de la religion ne se réglera pas entièrement tant que la société ne participera pas à donner un sens aux gens qu’elle met au monde, qu’elle nourrit, qu’elle habille et loge, mais qu’elle n’éduque ni n’instruit à leur propre émancipation, à la fois individuelle mais aussi en tant que membre d’une collectivité. La séparation de l’État et de l’Église ne sera jamais complète sans la prise de connaissance et la reconnaissance dans les chartes de droits de cette nécessité humaine au sens dans l’existence, tout au long de la vie, alors que le droit au travail et à la paix ont été reconnus. Les chartes et les États doivent inclure formellement et participer à faire vivre le besoin vital que chacun a à trouver un sens. Ils doivent tout autant préparer à réaliser celui-ci par un partage de cohésion sociale et non par la marchandisation du corps humain, des relations et des ressources naturelles. En somme, le problème religieux est lié à la crise des valeurs et l’absence de celles-ci dans l’espace public des sociétés modernes libérales. Le libéralisme qui a su faire naître la première séparation intellectuelle de l’État de l’Église doit chercher à se dépasser lui-même, à dépasser ses propres fondements individualistes. Ceci non plus n’est pas prêt de se réaliser, comme la religion de l’économie qu’il est.
Commentaires
Apostasie générale illimitée
MarcBonjour,
Vous vous êtes trompés.On est au 21ème siècle et non au 19ème siècle.
Vous dites « Si la vie est sacrée pour l’Église catholique de Rome, comment peut-elle la protéger en interdisant l’avortement » : l’Église catholique protège les droits de la vie et donc du début de la vie et le début de la vie commence dans le ventre des femmes.Pour l’Église la vie humaine portée par les femmes est sacrée dès le début de la conception même nous avons tendance à croire que nous pouvons faire ce que nous voulons de notre corps (et même de ce qu’il y a dans notre corps).L’église catholique reste cohérente avec sa mission de défense de la vie lorsqu’elle condamne l’avortement.
Vous dites ensuite : « Lorsque l’Église catholique affirme l’interdiction de l’usage du condom, elle effectue sciemment une négation de l’épidémie du sida et elle participe à sa propagation », je vous invite à creuser votre réflexion.Lorsque le Pape dit que « l’utilisation du préservatif ne peut résoudre à lui-seul le problème du sida », je pense qu’il s’agit d’une exhortation à trouver d’autres solutions au lieu de se contenter de la seule solution qui nous est proposée : les autres solutions pouvant être la chasteté, la fidélité, la prudence etc… c’est-à-dire une modération de nos comportements sexuels plutôt qu’une anarchie .Si l’on fait abstraction de la religion, cela peut relever uniquement du simple bon sens.
Les hommes ont également la possibilité de faire avancer la recherche car il est dangereux d’avoir une confiance aveugle uniquement dans un seul moyen (comme on dit il ne faut pas mettre tous ses œufs dans le même panier).
Vous vous interrogez sur le fait religieux et pourquoi on continue à s’adonner à cette religion puis vous dites « Pourquoi la société moderne libérale – et le capitalisme par prolongement – ne peut-elle pas donner de sens à l’existence de ses citoyens ? ».
Je réponds pour ma part en tant que catholique qu’avec le communisme, il y a déjà eu une volonté de faire disparaître la foi mais comme nous l’avons constaté le communisme est tombé de lui-même.
A chaque fois que l’homme a voulu se créer un monde sans Dieu, reposant sur une idéologie forte, cela n’a pas fonctionné : la foi en l’homme ne suffit pas, voire le 20 ème siècle avec ses deux guerres mondiales, le communisme et ses millions de morts et conséquences dans les autres pays (Vietnam, Laos, Chine etc…)
L’homme a besoin de Dieu.Je crois que c’est St Augustin qui a écrit :"Tu nous as fait pour Toi, o Dieu et notre cœur est sans repos tant qu’il repose loin de Toi".Éloigner l’homme de Dieu, c’est couper l’homme de ses origines qui sont divines et pas seulement humaines et cela créé une blessure terrible entre l’homme et son créateur.
La morale de l’Église n’est pas faite pour faire du mal à l’homme mais au contraire pour le bien et l’évolution de l’homme.Protéger la vie dès sa conception jusqu’à la fin, et préparer l’homme à sa fin qui est qu’on le veuille ou non le passage dans l’autre monde, voilà la réalité de l’Église.
Toutes les idéologies aussi belles soient-elles n’apportent pas les réponses à l’homme sur les raisons de son existence terrestre ni même sur ce qu’il se passe dans l’au-delà.
La religion apporte une espérance autrement que matérialiste.
Vous dites aussi : "Le problème de la religion ne se réglera pas entièrement tant que la société ne participera pas à donner un sens aux gens qu’elle met au monde, qu’elle nourrit, qu’elle habille et loge, mais qu’elle n’éduque ni n’instruit à leur propre émancipation, à la fois individuelle mais aussi en tant que membre d’une collectivité."Dans ce que vous dites il y a un problème : la société ne mets pas au monde, puisque ce sont nos mères qui nous mettent au monde, la société nous nourrit,ni ne nous habille ni nous loge : nous travaillons pour obtenir tout cela.Si la société le faisait, il n’y aurait pas de sdf, et on aurait même pas besoin d’aller travailler puisqu’on recevrait vêtement, gite et couvert .
Dire que la société doit nous éduquer à l’émancipation (??) (vous sous-entendez des religions), quel intérêt ? Le vrai besoin dans l’éducation, c’est d’abord l’instruction (écriture, lecture, mathématiques) ensuite l’histoire (histoire de connaître ses origines : et là on ne peut pas oublier que la France a d’abord été chrétienne avant la révolution, idem pour toute l’Europe), ensuite une instruction civique, sociale, scientifique etc… puis la formation à une profession pour gagner sa vie.Quel intérêt concret y a t-il pour une société d’apprendre à l’homme de s’affranchir des religions ? Au mieux, on arriverait à uniformiser l’homme dans un système de pensée pas très riche culturellement et tronqué de ses propres racines.
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