Madagascar : conflit politique, crise sociale

A. Rajoelina (à gauche) et M. Ravalomanana

La crise qui secoue actuellement Madagascar et qui a eu peu d’écho sur la scène médiatique canadienne, soulève de nombreuses questions sur la légitimité du mouvement de contestation. L’étendue de la crise politique étonne par son ampleur, mais surtout par la violence qui l’anime. Par mesure de comparaison, le pays qui avait traversé près de 6 mois de crise politique en 2002 lors de l’ascension du président Marc Ravalomanana n’avait vu pratiquement aucun dérapage violent alors que plus de 150 personnes ont perdu la vie depuis janvier dernier. Les Malgaches ont subi divers sursauts politiques et dérives démocratiques depuis leur indépendance de la France en 1960 , toutefois les dérives violentes demeuraient très isolées au cours de ces secousses. Cette fois encore, à peine quelques jours avant le dérapage du 26 janvier dernier, le discours ambiant était loin d’être alarmiste. Revenons toutefois aux évènements qui ont mené à ce lundi noir de janvier et à la tuerie du 7 février.

Aux origines de la crise

Officiellement, le début de la crise pourrait être attribué à la fermeture par le gouvernement de la chaîne télévisée privée Viva suite à la diffusion de l’intégrale d’une entrevue présentant l’ancien président exilé Ratsiraka. Cette action, qui porte atteinte à la liberté d’expression, vise avant tout à mettre des bâtons dans les roues du jeune Andry Rajoelina, maire de la capitale malgache, propriétaire de la chaîne de télévision muselée et nouveau président de la HAT, a été le point de départ de la mobilisation antigouvernementale. Suite à cet évènement, le maire a organisé de façon hebdomadaire des manifestations. Chaque semaine, la foule présente à la Place du 13 mai devenait plus nombreuse et la tension s’est accentuée pour finalement mener aux émeutes et pillages du 26 janvier dernier. Dès lors, les actes de pillages et de violences se sont multipliés et surtout se sont étendus à l’ensemble de la grande île. L’énumération de ces faits ne permet toutefois pas de comprendre l’ampleur de cette crise ni les profondeurs de ses origines.

Bataille d’ego

Pour comprendre le conflit, on ne peut négliger de scruter scrupuleusement le profil des deux chefs qui s’affrontent et l’historique de leurs relations. Le président démissionnaire, Marc Ravalomanana, a débuté en politique en tant que maire de la capitale peu de temps avant de devenir candidat à la présidence. Il est d’origine relativement modeste et a fait sa fortune dans le milieu des affaires sous le règne du président Ratsiraka en érigeant son empire commercial Tiko. Il possède aujourd’hui un monopole sur la vente de nombreuses denrées de base dont les produits laitiers et l’huile de cuisson. Ravalomanana a accédé à la présidence du pays en 2002 suite à un soulèvement populaire massif qui s’est étendu sur 6 mois alors que le président sortant Ratsiraka, au pouvoir depuis 23 ans, refusait d’admettre sa défaite électorale. Il devenait le premier président des hautes terres après une longue série de dirigeants originaires des côtes. Le jeune maire Andry Rajoelina, âgé d’à peine 34 ans, a pour sa part fait une entrée fulgurante sur la scène politique malgache, ce qui lui a valu le surnom d’Andry TGV. En 2007, c’est 63,32% des Tananariviens qui l’ont élu maire de la capitale. Il a accédé à ce rôle stratégique suite à une prolifique carrière dans le domaine de la communication. Le profil de ces deux hommes d’affaires mis à l’avant-scène de la politique malgache est d’une similitude troublante. Il est pourtant difficile d’accorder une légitimité au mouvement de contestation qui a mis au pouvoir Andry TGV, qui semble s’appuyer sur une série de revendications démocratiques rassembleuses pour camoufler le réel enjeu : la réouverture de la station privée Viva et une ascension au sommet du gouvernement malgache pour Andry Rajoelina. La lutte d’ego que se livrent les deux leaders malgaches entraîne avec elle de nombreux espoirs de changements d’une population qui se sent abandonnée par son gouvernement. Toutefois il s’agit avant tout d’une querelle entre deux hommes de pouvoir que de leaders défendant des idéaux porteurs de changements.

Rappelons que l’arrivée au pouvoir de Rajoelina en 2007 n’était pas sans déplaire à Ravalomanana, qui voyait son parti perdre le contrôle sur la capitale. Le bras de fer entre les deux hommes ne faisait que commencer. Ravalomanana a ensuite systématiquement tenté d’isoler le maire et sa population.

Clivages ethniques, manipulation de l’opposition

La population malgache, quoique très métissée, connaît un important clivage entre les populations des hauts plateaux et les côtiers depuis l’unification de l’Île par un malgache d’origine merina (1787-1810). Andry Rajoelina, tout comme Marc Ravalomanana, est originaire des hauts plateaux, ce qui peut expliquer en partie la rapidité avec laquelle les régions du pays se sont enflammées. Des actes de violence ethnique ont été observés dans certaines régions du pays alors que seuls les commerçants des ethnies des hauts plateaux étaient attaqués.

Les partis d’opposition, particulièrement actifs dans les villes côtières du pays, tentent depuis le départ de Ratsiraka de faire tomber celui qui a obligé son exil. Ainsi, ils ont utilisé cette opportunité pour soulever les populations côtières qui se sentent négligées par le pouvoir central.

Crise sociale

La crise politique actuelle est rapidement devenue une crise sociale qui tire ses origines dans la profonde insatisfaction de la population malgache – de tous horizons – envers les réalisations controversées du gouvernement Ravalomanana depuis son élection en 2002. Le président de la République malgache avait tôt fait d’encourager des investissements d’envergure dans la Grande Île. La construction d’infrastructures routières et la mise en place de grands projets miniers ont entraîné le pays dans une phase de croissance continue depuis 2003. Malgré cela, le niveau de vie des Tananariviens et des Tananariviennes a dramatiquement chuté dans la même période, autant pour des raisons externes comme la crise alimentaire, mais aussi à cause d’une gestion déficiente et de la dérive dictatoriale de son régime, tourné vers les États-Unis. Ravalomanana n’a pas su panser les blessures de 2002 qui ont mené à des emprisonnements et à des exils forcés, renforçant les clivages politiques et repoussant une réconciliation nationale. La pauvreté dans la capitale malgache est devenue insoutenable et il est difficile de ne pas pointer du doigt un président qui quelques jours avant la crise s’était payé un avion présidentiel d’une valeur de 60 millions de dollars américains pigés dans les fonds publics. Cette décision injustifiable fait suite à une série de contestations concernant la liberté d’expression et d’association. Il y eut aussi les vives réactions suite à la vente à rabais de 1,3 million d’hectares de terres cultivables (l’équivalent de la moitié des terres arables de la Grande Île) au bénéfice de l’entreprise sud-coréenne Daewoo. Dans ce contexte de tensions sociales et de contestations politiques, Andry Rajoelina, en se présentant comme leader de l’opposition, n’avait qu’à capitaliser sur l’ensemble de ces revendications pour recueillir les appuis de la jeune population tananarivienne autant que des vieux leaders d’opposition qui attendaient patiemment l’arrivée d’un rassembleur depuis le départ de Ratsiraka.

Résolution de crise ?

Le 17 mars 2009 marque la démission du président Ravalomanana et ainsi la confirmation du coup d’État. L’armée prend le pouvoir pour le remettre quelques heures plus tard à Andry Rajoelina, aujourd’hui président de la Haute Autorité de Transition du pays, malgré son trop jeune âge – la Constitution malgache requiert un âge minimum de 40 ans pour occuper la présidence. Cela n’empêche pas la Haute Cour Constitutionnelle de confirmer Rajoelina dans ses fonctions. Son assermentation officielle s’est déroulée devant un rassemblement de 40 000 personnes.

Les réactions internationales sont cependant loin d’être positives. L’Union africaine a suspendu le pays, ce qui remet en question la tenue du Sommet de l’UA prévu dans la capitale malgache en juillet prochain. La Communauté sud-africaine pour le développement pour sa part refuse de reconnaître la légitimité du coup d’État, et les États-Unis ont suspendu la totalité de leur aide non humanitaire à l’Île.

La résolution de la crise s’avère inaccessible alors que le discours du jeune et ambitieux président, vide de contenu, ne présente pas de projets viables qui suivraient son gouvernement de transition. Les appuis des vieux partis d’opposition en province ont leurs limites et ceux-ci semblent être davantage soutenus par les populations côtières que par ceux des hautes terres, ce qui laisse présager une rupture. La politique malgache a toujours été marquée par un clivage important entre les populations des hautes terres essentiellement d’origines malaisienne et indonésienne, et les populations côtières originaires du continent. La population malgache souhaite avant tout éviter une crise qui minerait davantage ses conditions sociales.

Ainsi, l’opposition Rajoelina-Ravalomanana semble prendre la forme d’une opposition de classes. Les jeunes supporters de Rajoelina réunissaient les étudiants et les résidents pauvres de la capitale. Depuis la démission de Ravalomanana, ils ont laissé la place à un vaste mouvement de contestation dans les rues de la capitale. Ce dernier, issu des classes moyennes émergentes, demande le respect de la constitution et un retour à la démocratie. Ces contestations jumelées aux condamnations de la communauté internationale viennent miner davantage la légitimité du jeune président et mènent à de virulents affrontements entre les pro-Ravalomanana et les pro-TGV. Le pays se relevait tranquillement de la crise de 2002. Un prolongement de la crise aura sans nul doute des effets dévastateurs sur les couches les plus pauvres de la société malgache, tout comme sur la situation générale du pays. Il est certain que la grogne populaire survivra à Andry Rajoelina, peu importe la façon dont cette crise se résoudra.

Cet a paru dans l'édition Avril 2009 de l'Union Libre. Si vous souhaitez y réagir, nous vous invitons à écrire un article qu'il nous fera plaisir de publier. Alternativement, vous pouvez laisser un bref commentaire ci-dessous.

Commentaires