Les exclus du système économique

Maison typique de l’asentamiento, avec le dépotoir en arrière-plan

Nous sommes au Paraguay, dans la capitale, Asunción. Ce pays est situé au cœur de l’Amérique du Sud et en proie aux mêmes problèmes socio-économiques qui sévissent dans toute l’Amérique latine. Étant volontaire dans une organisation non gouvernementale (ONG) nommée Un Techo Para Mi País (http://www.untechoparamipais.org/), j’ai vu l’extrême pauvreté. Au Paraguay, l’aide sociale de l’État est absente dans la vie quotidienne. Elle n’est qu’une promesse qu’on entend lors des élections politiques tous les 5 ans, puis qui disparaît du jour au lendemain.

Dans le barrio (quartier) Santa Ana, se trouve Cateura, le principal dépotoir public du Gran Asunción. Partout autour, un asentamiento, c’est-à-dire une occupation informelle par des populations sur des terres publiques. Ces habitants ne reçoivent aucun service de l’État. Ce sont des squatteurs. Leur approvisionnement en électricité et en eau est piraté. La seule véritable aide que ces gens reçoivent, à part celle due à leur propre débrouillardise, c’est par le biais d’ONG et d’organisations religieuses qu’ils peuvent en bénéficier. Ils sont des centaines de familles à vivre dans ces conditions irrégulières.

La majorité de ces personnes vivent du recyclage des ordures pour survivre et subvenir à leurs besoins les plus élémentaires. C’est pour cette raison que l’asentamiento se trouve là, à Cateura, où abondent ou plutôt nauséabondent les ordures. Le recyclage s’effectue de deux manières. Premièrement, les recycleurs recueillent des articles réutilisables pour leurs besoins personnels et ceux de leur famille. D’abord, le matériel nécessaire à construire une maison, par exemple des planches et des plaques de métal. Ainsi que les objets d’utilité ménagère, comme un lit, une commode, des outils de cuisine, une télévision ou une radio. Des vêtements en tout genre et de la nourriture, souvent des fruits et des légumes, jetés par les marchés. Deuxièmement, les recycleurs vendent des matériaux recyclables à des industries. Ils suivent les allées et venues des camions et partent à travers les déchargements, à la recherche de tout type de plastique, de verre, de carton et de métal. Chaque recycleur va ensuite déposer sa récolte dans la cour de sa demeure et en faire le tri. Puis, il ira vendre les matériaux recyclables, au poids, à un intermédiaire. Ce dernier, détenteur d’un camion, vendra les matériaux recyclables directement aux industries.

L’argent gagné par le recycleur est très bas. Peut-être entre 8 et 12$ par jour, quand la pêche est bonne, alors que la moyenne du salaire minimum est de 13$ par jour. C’est un maigre revenu s’avérant à peine suffisant pour faire vivre un adulte. Pourtant, c’est le salaire de la plupart des familles autour de Cateura. Il n’est pas rare de voir des familles entières – parents et adolescents – aller travailler au dépotoir.

Ce travail est tout à fait insalubre et inhumain. Les recycleurs sont en contact avec des gaz produits par la décomposition des déchets et manipulent des objets pouvant être coupants. Quoique les cas soient plutôt rares, les recycleurs courent aussi le risque d’être heurtés par la machinerie qui se déplace dans le dépotoir ou même de se faire engloutir par un déversement d’ordures. Le cas d’un enfant de 12 ans a déjà été répertorié à ce sujet en 2005.

Il y a, enfin, deux types de recycleurs. Les gancheros travaillent dans le dépotoir avec pour seul outil un bâton se terminant par un crochet pour séparer les ordures. Ceux-ci font tous partie d’associations reconnues qui organisent des tours de travail entre eux. De plus, il est interdit pour quiconque d’entrer sur le site du dépotoir sans, au préalable, être membre d’une des associations qui remet des dossards pour identifier les recycleurs. Puis, il y a aussi les carreros. Ces recycleurs possèdent un cheval tirant un chariot. Ils parcourent ainsi les poubelles publiques dans les rues des villes pour y dénicher des matériaux voués à être recyclés.

Les familles dont la survivance dépend de leur travail de recyclage sont des exclus du système économique. Il y a environ 10 ou 15 ans, à peu près, personne ne faisait ce travail de recyclage d’ordures au Paraguay. C’est l’application de nouvelles politiques néolibérales qui a occasionné l’apparition de ces exclus. Par contre, quelques gens d’intérêt en ont certainement reçu un enrichissement favorable. Ne trouvez-vous pas injuste que l’on puisse à la fois faire augmenter la masse des pauvres dans son pays tout en obtenant des taux de croissance positifs pour son PIB ?

Je cite une phrase philosophique qu’un recycleur de Cateura m’a dite un jour : « Nous sommes des gens dignes ici, car nous avons décidé de vivre des ordures pour ne pas avoir à voler  ».

Cet a paru dans l'édition Octobre 2009 de l'Union Libre. Si vous souhaitez y réagir, nous vous invitons à écrire un article qu'il nous fera plaisir de publier. Alternativement, vous pouvez laisser un bref commentaire ci-dessous.

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