Réflexion parcellaire sur le développement au Bénin

J’ai depuis longtemps la conviction, renforcée par nombre de mauvais jugements et de préjugés non avérés, qu’il est difficile de parler avec crédibilité et pertinence d’un sujet pour lequel on n’a pas de connaissance approfondie, connaissance qui au niveau humain ne peut s’acquérir qu’avec le contact direct, le vécu « terrain  », le senti plutôt que l’intellectuellement construit. J’ajouterais maintenant, après un riche séjour d’un été en sol béninois, qu’en plus d’avoir renforcé cette conviction, j’ai pu constater encore une fois à quel point le réel est à la fois beaucoup plus complexe que les simplifications statistiques et informationnelles le laissent croire, mais également beaucoup plus simple quant aux aspirations humaines qui nous animent tous avec une constance révélatrice, peu importe le milieu de vie.

Mais puisque cette simplicité ne dicte, pour l’instant, malheureusement pas grand chose dans la politique mondiale et internationale, je retomberai ici dans le plus complexe pour tenter de livrer une réflexion parcellaire, issue principalement de pensées et de sentis de mon passage au Bénin, sur le « développement  », concept en somme peu loquace pour parler du bien-être des populations mais terme tout de même pratique et inclusif, bien que fourre-tout.

Le Bénin est un pays pauvre. Sa population l’est dans une large proportion. C’est un pays sans ressources naturelles prisées à l’étranger, sans produit ou service d’exportation phare, sans atouts économiques majeurs pour attirer et développer des entreprises. Le Bénin a tout pour être un pays perdant dans les « termes de l’échange  » d’une économie capitaliste financiarisée, pourtant accueillie à bras plutôt ouverts par bon nombre de leaders politiques du pays. Le Programme des Nations Unies pour le Développement classait globalement le Bénin 163e pays sur 177, dans son classement annuel d’Indice de développement humain de 2006; un rang qui s’explique notamment par la faible espérance de vie à la naissance (55,4 ans, 147e rang) et le faible PIB par tête (1141 $  US, 159e rang). Sur le plan de la santé, le pays se trouve près de la moyenne régionale peu enviable de l’Afrique sub-saharienne, pour la plupart des indicateurs retenus par l’Organisation mondiale de la santé.

Au-delà des chiffres, le Bénin a de gros problèmes. J’en soulignerai ici deux qui sont fondamentaux. D’abord la corruption. De la corruption, oui aux pots-de-vin et aux mallettes pleines de fric, mais d’abord et avant tout du favoritisme. Classé en 2008 au 96e rang international de la perception de corruption selon Transparency International, le Bénin présente un bilan mitigé sur le plan « global  » de la corruption, principalement parce qu’elle s’exprime avec fulgurance dans certains secteurs et très timidement ailleurs. Le pays est en effet un leader en tout ce qui a trait aux libertés démocratiques et médiatiques, malgré des problèmes de financement politique. Mais c’est une toute autre paire de manches au niveau des services et marchés publics et des agents étatiques, communautaires et économiques. Le favoritisme gangrène ces organes pourtant essentiels d’une société juste et solidaire. Les causes et les sources des différentes facettes de la corruption sont complexes, entremêlées et distinctes selon les pays et les milieux. Au Bénin, un premier élément de réponse est d’ordre structurel et économique : les agent-e-s de l’État sont faiblement payés et donc tentés de se tourner vers des sources de revenus « complémentaires  »; la surveillance est faible et la hiérarchie administrative et politique est affectée à plusieurs niveaux. Il y a cependant des racines beaucoup plus sensibles au favoritisme, des racines culturelles. Les valeurs de solidarité familiale étant très fortes, il est en effet attendu des hommes, et parfois des femmes atteignant quelque poste de pouvoir, de retourner le balancier à leur famille proche et moins proche en faisant retomber de façon ciblée les ressources auxquels ils ont accès. Les gens qui leur ont permis d’atteindre le statut ou le poste obtenu se retrouvent évidemment souvent en haut de la liste. La valorisation des contacts et des amitiés intéressées contribue ainsi à cette dynamique de favoritisme, tout comme le fort sentiment de quartier, de village et d’attachement communautaire. Tous ces aspects sont viscéralement ancrés dans le fonctionnement social des Béninois-e-s et contribuent à l’institutionnalisation du favoritisme.

Une seconde grande caractéristique problématique de la société béninoise est son caractère informel. Sur ce point le qualificatif de « problème  » doit d’ailleurs être utilisé avec parcimonie, car l’organisation sociale non institutionnalisée n’est pas nécessairement négative. Seulement, pour l’occidental en résidence que je fus, il est pour le moins contrastant de s’arrêter un instant et de constater à quel point les rapports sociaux et économiques entre les gens ont peu à voir avec le légal, l’étatique, l’institutionnalisé et le formel. Les gens respectent une certaine morale communautaire et morale qui tire sa source de la solidarité familiale et communautaire ainsi que, dans une moindre mesure, de la « justice  » communautaire et du respect des traditions Vodoun, très vivantes dans le pays. Les employeurs formels se comptant sur le bout des doigts, les gens travaillent pour leur compte, de façon artisanale, à gagner de quoi vivre et survivre. Les chiffres varient bien sûr dans ce domaine, mais on estime à environ 90 % la part de l’informel dans l’économie du Bénin. Cela va sans dire, la fiscalité en est affectée. Près de 65 % des revenus de l’État proviennent des droits de douane, constitués pour leur part dans une large proportion des fruits du commerce de contrebande entrant et sortant du Nigeria. Le Bénin a une assiette fiscale maigrement garnie, faute de revenus et de bénéfices imposables. Si on ajoute à cela la perception populaire très négative à l’endroit des gestionnaires de fonds publics et de leurs outils fiscaux, on obtient une situation pour le moins difficile quand vient le temps de repenser l’État et de tenter d’améliorer les services à la population.

C’est dans ce contexte de faiblesse fiscale et étatique que s’articule l’aide au développement et la coopération internationale, qui sont la source d’un foisonnement hallucinant dans le pays. En effet, le Bénin est considéré comme un élève modèle par les organisations de coopération internationale. C’est un pays stable, pacifique et ouvert aux étrangères, aux étrangers et à leur support. Ainsi peut-on voir de grands projets d’infrastructure amenés par des Chinois, des latrines japonaises, ici un hôpital soutenu par l’Union Européenne, là un Observatoire de la corruption canadien, ailleurs un centre de promotion de l’agriculture financé par la coopération allemande, etc. Partout les pays étrangers ont pignon sur rue et développent des projets, pour des raisons stratégiques qui leur sont propres mais qui ont beaucoup à voir avec les « atouts  » de développement du pays. À cela s’ajoute une multitude d’organisations non gouvernementales béninoises (près de 15 000) qui profitent de cette « économie de la coopération  ». Or, si les initiatives de coopération étrangères touchent parfois la gouvernance et le renforcement des capacités gouvernementales, il règne une certaine anarchie et un manque de contrôle de l’État béninois sur ces différents projet. La question est ici de savoir si l’amélioration de la qualité de vie des Béninois-e-s par la réalisation de projets réalisés directement avec la société civile, sans passer par l’État, notamment pour éviter les détournements corrompus et le favoritisme, est une solution palliative durable à un État déficient et non un voile cachant une économie défavorisée et un découragement à l’installation d’une structure de finances publiques autonome. Pas évident.

Voilà pour une partie l’ombre du portrait béninois. Cependant, mon passage au Bénin m’aura surtout permis de faire plus clairement une distinction cruciale : la différence entre la pauvreté et la misère, entre la pauvreté et la souffrance. Car au-delà des chiffres et des constats simplifiés, codifiés et dénaturés dont nombre d’acteurs internationaux sont la source, les gens du Bénin sont à cheval entre un difficile développement social et économique occidental, voir même africain, et une organisation sociale et culturelle vibrante à travers laquelle les femmes et les hommes vivent bien, pauvrement, mais bien. Il existe une solidarité communautaire, une fierté familiale, une paix et des ressources de subsistance qui permettent aux gens, malgré toute leur improductivité et la lourdeur du travail qu’ils doivent supporter, de trouver, en partie du moins, leur bonheur.

Car la voilà, la vraie question du développement, et sans doute la plus difficile : comment prétendre aider vraiment une population lorsqu’on se base sur des indicateurs économiques et sociaux considérés a priori comme d’universels baromètres du bonheur et du bien-être, sans connaître ni son organisation sociale et culturelle, ni ses aspirations et besoins réels ? Demandez aux déprimés, aux anxieux et aux désespérés de l’Occident, victimes négligées d’un système de performance et de compétition qui ne fait pas de quartier, si l’atteinte d’un confort financier est forcément la clé du bonheur. Évidemment, il serait idiot de prétendre qu’une population qui a faim, soif ou qui est malade puisse être satisfaite de son sort, et ainsi est-il scandaleux que nous le tolérions toujours. Mais si l’imposition d’un système économique et social perçu comme « optimal  » et « efficient  » se heurte à des caractéristiques culturelles profondément ancrées dans la population et garantes d’une cohésion sociale et d’un bien-être certain, faut-il nécessairement niveler vers l’occidental ?

La question devrait plutôt être jusqu’où intervenir, et comment mieux cibler l’amélioration de la vie d’une population en particulier, puisque le tout blanc et le tout noir, au Bénin comme ailleurs, sont des couleurs utilisables seulement dans les portraits théoriques et ne collent que rarement à la réalité.

Cet a paru dans l'édition Octobre 2009 de l'Union Libre. Si vous souhaitez y réagir, nous vous invitons à écrire un article qu'il nous fera plaisir de publier. Alternativement, vous pouvez laisser un bref commentaire ci-dessous.

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