Au Québec, il est de bon ton, lorsqu’on se mêle de près ou de loin de politique et qu’on veut être un « bon  », un généreux et faire dans la « political correctness  », de dire qu’on est social-démocrate. Même au niveau populaire, j’ai pu constater au cours de mon expérience et mon implication dans le monde de l’éducation des adultes que des gens peu éduqués d’Hochelaga-Maisonneuve peuvent, malgré leur situation qui devrait leur faire dire autrement, clamer et être fier de le faire, que le Québec est une société plus « sociale  ».

Je n’entrerai pas dans cette question plus périlleuse : le sommes-nous vraiment ? En tout cas, on peut dire sans trop de difficulté qu’en Amérique du Nord, c’est vrai. À partir de là, on prend comme base ce bon sens populaire pour en revenir aux élites et les critiquer un peu, car elles affectionnent particulièrement le terme social-démocratie. N’allez pas leur dire que nous sommes « plus socialistes  », ils en feraient de l’urticaire ! Alors, d’où viens donc ce terme de social-démocratie et qu’exprime-t-il aujourd’hui ?

À la base, ce terme était utilisé pour parler du socialisme de la 2ième Internationale. À cette époque – Fin du XIXe, début du XXe siècle – le socialisme était davantage uni malgré les différents courants (anarchiste, communiste, réformiste) et de grands débats eurent lieu à savoir lequel deviendrait dominant. Les courants réformistes (Jaurès, Bernstein, Sorel) et anarchistes proudhoniens en furent tassés; les premiers battus et les deuxièmes exclus principalement pour des raisons de divergence sur la démarche à prendre. Il y eut ensuite une scission entre internationale communiste et socialiste (« Internationale 2 ½ ») qui mène à l’Internationale Ouvrière Socialiste. Cette division, par l’éloignement du communisme, emmène progressivement à vouloir se distinguer de ceux-ci principalement par une démarche davantage démocratique, centrée sur le militantisme syndical et ouvrier, choisissant les voies électorales comme chemin pour la Révolution. Lors de la Conférence de Paris, marquée par des débats sur la position à prendre face à Hitler et aux communistes, une position portée par les travaillistes et les Scandinaves propose de redéfinir le socialisme autour de l’humanisme et de l’ouvrir davantage aux classes moyennes afin d’éviter de laisser aux fascistes le terrain du populisme petit-bourgeois. Cette position est battue pour plus de solidarité avec les communistes dans leur combat contre les réactionnaires. Avant la fin de cette internationale reviennent évidemment les débats sur l’unité avec les communistes versus la défense des socio-démocrates dans les pays communistes et sur le nationalisme. Ils continuent au courant de la présente Internationale Socialiste jusqu’à ce qu’à la fin des années 50, en réaction à la création du Kominform (sorte de nouvelle Internationale Communiste, mais au service de l’URSS) les partis trop pro-communisme soient exclus et les démocraties populaires désignées comme dictatoriales dénoncées comme étant des affronts à la démocratie et au socialisme. À partir de là, on peut dire que l’Internationale Socialiste devient social-démocrate, bien que le terme soit rejeté par certains pays y préférant tout simplement socialisme malgré la confusion qu’il peut y avoir entre le socialisme comme famille idéologique regroupant aussi les anarchiste, communistes, etc. et le socialisme comme courant démocrate et davantage réformiste que révolutionnaire de cette famille.

Là ou ça devient intéressant du point de vue québécois, c’est qu’il y a eu une autre scission au courant des années 80 au sein même du courant social-démocrate, et qui a été pour diverses raisons ignorée des élites « social-démocrates  » québécoises. Cette scission, c’est celle de la remise en question de l’État-providence, propulsée par la remise en cause du keynésianisme dans la science économique, ayant menée à ce qu’on appelle la « troisième voie  » ou le social-libéralisme. Comme représentants de ce courant on peut inclure : Tony Blair aux Royaumes-Unis, Lionel Jospin en France, Prodi en Italie, Schröder en Allemagne; on pourrait aussi y inclure Clinton et Chrétien (même si les démocrates et libéraux fédéraux n’ont jamais été socialistes) et la plupart des chefs d’états de gauche d’Europe au tournant du millénaire. Pour en revenir au Québec, le parti de la social-démocratie fut le Parti Québécois, même si le PLQ ne s’en dissocia pas totalement dans les années 60-70. En fait, ce dernier était probablement un parti social-libéral avant le temps, même si depuis Daniel Johnson (fils) il est tout simplement libéral. Au sein du PQ et même au niveau Québécois, la social-démocratie est surtout représentée au niveau des premiers ministres par René Lévesque et Jacques Parizeau. Or, les premiers ministres péquistes sociaux-libéraux comme Pierre-Marc Johnson ou Lucien Bouchard étant déjà assez impopulaires chez leurs troupes, ils ne pouvaient en rajouter en rejetant le terme de social-démocratie, ce qui aurait du même coup été une remise en cause des chefs les plus respectés dans ce parti. Tout juste pouvaient-ils se permettre quelques vagues critiques et mentions « d’une autre voie  ». Puis, malgré le rejet ultérieur de ces deux chefs par le parti, ses dirigeants restent toujours en grande partie marqués par ces idées, ayant été à ces époques pour la plupart ministres, consentants et même enthousiastes. On peut donc dire qu’une bonne partie de la « gauche  » libérale, minoritaire au sein de ce parti, et du « centre  » péquiste, très présent dans l’aile parlementaire et chez les dirigeants du parti, sont des sociaux-libéraux.

Ce qui veut dire, en conclusion, que suite à la Révolution tranquille clairement social-démocrate des années 60-70, nous avons commencé à prendre le tournant social-libéral dès le deuxième mandat péquiste, été dirigés de 85 à 94 par des gouvernements sociaux-libéraux du PLQ, puis suite à l’intermède Parizeau, de 96 à 2001 par des gouvernements sociaux-libéraux du PQ. Le gouvernement Landry, plus difficile à classer, n’a tout de même pas remis en cause le social-libéralisme puis fut suivi du gouvernement néolibéral de Charest et du PLQ. Après plus de vingt ans de gouverne social-libérale et alors que nous avons un gouvernement clairement libéral depuis 2003, peut-on toujours affirmer que le Québec est une social-démocratie ? Je dirais que non.

Cet a paru dans l'édition Octobre 2009 de l'Union Libre. Si vous souhaitez y réagir, nous vous invitons à écrire un article qu'il nous fera plaisir de publier. Alternativement, vous pouvez laisser un bref commentaire ci-dessous.

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