Transformation attendue dans le monde de l’aide alimentaire

L’Aquila, 10 juillet 2009. Dans leur déclaration finale, les chefs d’État et de gouvernement du G8 annoncent qu’ils consacreront 20 milliards de dollars américains sur trois ans afin de lutter contre la faim dans le monde, grâce à un programme d’agriculture durable. Le but du plan proposé par le G8 est de donner aux agriculteurs des pays pauvres les moyens d’augmenter leur productivité dans une perspective d’autonomie alimentaire.

Les experts du développement ont poussé un soupir de soulagement à la déclaration du G8. « C’est un basculement majeur  », s’est réjoui le président du Fonds International pour le Développement Agricole, Kanayo Nwanze. Il faut dire que la nouvelle stratégie tranche radicalement avec la tradition qui prévalait jusqu’à présent dans le domaine humanitaire, qui consiste à envoyer des cargaisons de nourriture aux pays en difficulté. Si cette aide alimentaire directe permet de sauver des vies dans l’immédiat, des études démontrent que les pays bénéficiaires souffrent à long terme de ses effets pervers. Retour sur un système d’aide qui fait parfois plus de mal que de bien.

L’aide alimentaire est née d’un curieux paradoxe. Alors que la modernisation des technologies agro-industrielles au XXe siècle a permis de battre tous les records en termes de production agricole, le nombre de personnes vivant avec des carences alimentaires n’a pas cessé d’augmenter. Selon l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), le nombre de personnes souffrant de la faim a augmenté de 100 millions par rapport à l’année dernière, pour franchir le cap du milliard de personnes au total dans le monde.

Afin de pallier à ce déséquilibre, les surplus des grands producteurs agricoles sont livrés dès les années 1950 aux pays déficitaires à titre gratuit ou selon des conditions de paiement particulières. Une pratique qui est restée la norme jusqu’à tout récemment. En 2008, le Programme alimentaire mondial a ainsi distribué 3,9 millions de tonnes de nourriture à 102,1 millions de personnes dans plus de 70 pays.

Theodore W. Schultz est le premier à sonner l’alarme en 1960. L’économiste américain craint que l’aide alimentaire n’entraine à long terme une démotivation dans le secteur agricole des pays receveurs. Celui-ci prédit une baisse de la production locale chez les bénéficiaires d’aide alimentaire, vu l’impossibilité pour les paysans d’écouler leurs propres produits face à une telle concurrence.

Les inquiétudes de Schultz quant à l’impact de l’aide alimentaire sur les structures agricoles sont bientôt confirmées par des études sur le terrain. J.S. Mann démontre en 1967 que la production agricole de l’Inde décline depuis l’arrivée d’une aide alimentaire régulière dans le pays. Singer, Wood et Jennings constatent en 1987 que le lait en poudre distribué par l’Union Européenne dans son programme d’aide alimentaire a un effet négatif sur les industries laitières de plusieurs pays bénéficiaires.

Les critiques à l’encontre du système d’aide alimentaire se multiplient. Malgré les avertissements répétés des chercheurs, rien n’est fait pour changer le système d’aide alimentaire directe, et les produits provenant de l’étranger continuent d’affluer dans les pays dont la production agricole est insuffisante. Les producteurs de ces pays qui voient le marché inondé par les aliments des dons sont forcés de trouver de nouvelles sources de revenus pour survivre. La production nationale recule, ce qui accroît les besoins en aide alimentaire, et cause un appauvrissement dans les campagnes. Ironiquement, 70% des personnes qui souffrent de carences nutritionnelles dans le monde vivent en milieu rural.

Les spécialistes du développement ne sont pas les seuls à s’inquiéter de l’impact de l’aide alimentaire; les agriculteurs eux-mêmes prennent conscience du cercle vicieux dans lequel l’aide les entraine. Au sud de l’Éthiopie, pays comptant parmi les plus durement touchés par la faim, Mitike Abebe peine à cultiver son champ. « Nous ne voulons pas d’aide alimentaire, a-t-elle déclaré à la Presse Canadienne. Nous avons besoin de tracteurs, de semences, de machines agricoles.  »

Un autre effet négatif de l’aide alimentaire maintes fois rapporté concerne les habitudes de consommation, qui se sont transformées chez plusieurs populations bénéficiaires. Le cas du mil, une céréale traditionnellement cultivée en Afrique subsaharienne, a souvent été utilisé pour illustrer cette tendance. Pour beaucoup d’observateurs, la capacité du mil à pousser dans le climat aride de l’Afrique ainsi que sa valeur nutritive élevée en font la céréale toute désignée pour lutter contre la faim. Or, depuis l’arrivée massive du blé de l’aide alimentaire sur le marché, le mil a perdu de sa popularité auprès des Africains. Le pain de blé constitue maintenant la base de l’alimentation dans les villes d’Afrique noire. La culture du blé n’est pourtant pas adaptée au climat particulier de l’Afrique, et la céréale doit être importée pour répondre à la demande grandissante.

En imposant des nouveaux goûts, l’aide alimentaire contribue à ce que des cultures locales qui pourraient nourrir la population soient déclassées au profit de produits qui doivent être importés. Ce faisant, elle retarde un peu plus l’accès des pays bénéficiaires à l’autonomie alimentaire, et accroit leur dépendance vis-à-vis les dons.

Destructions des structures agricoles locales, changement des habitudes alimentaires, intensification de la dépendance à l’aide internationale… Pour les experts du développement, il était plus que temps que le système d’aide alimentaire soit réformé. C’est pourquoi l’annonce du G8 de travailler à ce que les populations des pays en voie de développement soient davantage autonomes sur le plan alimentaire a été aussi bien accueillie dans le milieu humanitaire. L’accent sera désormais mis sur l’amélioration des capacités productives des pays en développement, plutôt que sur les dons périodiques de nourriture. Cette approche a déjà montré des résultats encourageants dans des expériences menées au Ghana, au Brésil et au Vietnam.

L’initiative du G8 donne espoir à Jacques Diouf, directeur général de la FAO. Selon lui, c’est en donnant les outils nécessaires aux agriculteurs des pays pauvres pour leur permettre de produire de la nourriture que le problème de la faim pourra être résolu.

Cet a paru dans l'édition Octobre 2009 de l'Union Libre. Si vous souhaitez y réagir, nous vous invitons à écrire un article qu'il nous fera plaisir de publier. Alternativement, vous pouvez laisser un bref commentaire ci-dessous.

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