Elles se souviennent

Des mères de disparus montrant des photos de disparus à Nestor Kirchner

Chaque jeudi, depuis 1977, des femmes coiffées de foulards blancs envahissent la place de Mai à Buenos Aires, devant le palais présidentiel. En silence, elles tournent autour du monument à la mémoire de l’indépendance de l’Argentine. Si pour les citadins leur ronde fait partie du paysage, elle est observée avec curiosité par les touristes. La procession a en effet de quoi étonner; les Mères de la Place de Mai ont à présent entre 70 et 90 ans. Malgré leur âge avancé, elles arpentent la place, inlassablement, tous les jeudis; la raison de leur marche est inscrite au fer rouge dans leur chair.

La junte militaire, dirigée par le Général Videla, prend le pouvoir en Argentine en 1976. Dès son arrivée, la dictature procède à une nouvelle méthode de répression : l’enlèvement des éléments subversifs de la société argentine. Qui sont les subversifs ? Le Général Videla répondra : « Quiconque se dresse contre le mode de vie argentin ». Des personnes sont donc kidnappées pour des raisons aussi diverses que d’avoir critiqué le régime, de participer à une association pour les droits de l’homme ou d’être juif. Leur sort est similaire : torture, puis assassinat et disparition des corps, qui sont soit largués au-dessus du Rio de la Plata, soit enterrés clandestinement. Les preuves se trouvant supprimées, la junte évite les erreurs de Pinochet au Chili et échappe aux critiques de la communauté internationale. L’anonymat des enlèvements contribue également à intensifier le climat de terreur parmi la population. À la fin de la dictature en 1983, le bilan se chiffre à 30 000 disparitions.

Au début des enlèvements, les mères des disparus affluent dans les commissariats et les ministères, tentant de savoir ce qui est arrivé à leur enfant. C’est ainsi qu’elles prennent conscience que d’autres femmes vivent le même drame qu’elles. Les mères des disparus décident de protester ensemble contre le silence des autorités sur les disparitions. Puisque les manifestations sont interdites, 14 d’entre elles marchent sans bruit sur la place de Mai, le 30 avril 1977. Toutes portent un lange de bébé sur la tête, sur lequel elles ont brodé le nom de l’enfant perdu. Les policiers les traitent de folles, et elles s’approprient le qualificatif. Les mères reviennent à la charge toutes les semaines, à chaque fois plus nombreuses : en 1980, elles sont 2 000 à marcher pour qu’on leur redonne leur enfant. L’armée réagit et quelques mères disparaissent à leur tour, mais les Folles de Mai persistent. Un nouveau mouvement se joint à elles : les Grands-mères de la place de Mai, qui réclament que le bébé de leur fille, enceinte lors de l’enlèvement, leur soit rendu. Les Mères de la place de Mai obtiennent une visibilité internationale lorsque des journalistes, venus pour couvrir la Coupe du monde de soccer en 1978, racontent leur histoire.

Les batailles des Mères de la place de Mai

Le retour de la démocratie ne met pas fin aux marches hebdomadaires des Folles de Mai. Le nouveau président Raul Alfonsin prétexte la réconciliation nationale pour ne pas punir les dirigeants de l’armée qui ont organisé les disparitions systématiques. Des procès ont quand même lieu en 1985 pour neuf membres de la junte. Alfonsin s’ingère alors dans le processus juridique en faisant voter une loi pour que les militaires soient jugés par d’autres militaires. Il se prononce aussi en faveur de peines allégées, invoquant le principe d’obéissance due. Les tribunaux condamnent cinq des neuf accusés, un verdict que les Mères trouvent trop clément et qui contribue à radicaliser le mouvement. Lorsque prend effet la loi du Punto final, qui stipule que les poursuites contre des membres des forces armées ne seront plus reçues au-delà des soixante jours suivant l’entrée en vigueur de la loi, les Mères de la place de Mai se mobilisent et déposent 300 demandes avant le jour J. Un total de 160 officiers sont poursuivis grâce à elles.

La lutte se poursuit avec le président suivant, Carlos Menem, qui accorde son pardon à ceux qui ont été condamnés, le Général Videla inclus. Les Folles de Mai finissent par trouver un allié politique dans la personne de Néstor Kirchner. Le président Kirchner met fin à la politique de l’impunité en annulant la loi du Punto final, ce qui permet l’arrestation de plusieurs ex-officiers de l’armée. Kirchner transforme l’École Supérieure de Mécanique de la Marine, où des milliers de personnes ont été torturées, en musée de la mémoire. Lors de l’inauguration du musée en 2004, Kirchner déclare « Je viens demander pardon au nom de l’État pour la honte d’avoir tu durant vingt ans de démocraties tant d’atrocités. » Après tant d’années, les Mères obtiennent du gouvernement une reconnaissance officielle des crimes commis contre leurs enfants. Le deuil peut finalement commencer.

Les Folles de Mai aujourd’hui

Les Folles de Mai sont toujours actives. Elles continuent de rappeler ce qui s’est produit sous la dictature et à exiger que les coupables soient punis, mais elles sont aussi de toutes les luttes sociales. Elles ont ouvert une université populaire qui accueille 1 500 étudiants et appuient les chômeurs dans leurs revendications. Les Grands-mères de la place de Mai, elles, ont réussi à ce jour à identifier et à retrouver 82 enfants nés en détention grâce à des tests d’ADN.

Les Mères se retrouvent maintenant dans deux associations : les Mères de la place de Mai et la Ligne fondatrice. La scission a eu lieu en 1986, lorsque des membres qui jugeaient que l’association devenait trop politique ont formé la Ligne fondatrice. Les Mères de la place de Mai ont effectué leur dernière marche en 2006. Quant aux Mères de la Ligne fondatrice, elles marchent toujours.

Un mouvement féministe ?

Bien que l’association des Mères de la place de Mai soit composée uniquement de femmes, son caractère féministe est contestable. Il est vrai que ces femmes ont investi un monde masculin, la politique. Or, leur lutte n’est pas orientée dans une logique de genre : les Mères ne militent pas pour l’avancement de la cause des femmes. Si elles se sont opposées à des hommes, c’était pour leur lien avec les enlèvements, et non pour leur genre en soi. En outre, venant toutes de milieux différents, les Folles de Mai ne partagent qu’un point commun : la maternité. Lorsqu’elles manifestent pour les disparus, elles le font en tant que mères, et respectent en ce sens le rôle traditionnel de la femme. Les Folles de Mai sont donc un mouvement totalement féminin, mais pas féministe.

Cet a paru dans l'édition Novembre 2009 de l'Union Libre. Si vous souhaitez y réagir, nous vous invitons à écrire un article qu'il nous fera plaisir de publier. Alternativement, vous pouvez laisser un bref commentaire ci-dessous.

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