Le philosophe allemand Johann Caspar Schmidt (1806-1856), mieux connu sous le pseudonyme de Max Stirner, nous offre une critique dissidente du libéralisme avec son œuvre majeure, L’Unique et sa Propriété. L’axiome de l’œuvre est simple : chacun étant unique, aucune loi ne peut nous posséder.
Considéré par plusieurs comme père spirituel du nihilisme et de l’existentialisme, Stirner critique sa société libérale (une Allemagne fort peu démocratique), comme une idée à abattre. Il est toutefois des critiques qui portent plus loin que leur contexte historique, et par-delà le libéralisme de la révolution industrielle allemande, c’est à tout l’édifice social de la révolution française et bourgeoise que Stirner s’attaque. Certains de ses arguments sollicitent une réflexion à propos de notre démocratie.
Pour le libéral, le contrat social est fondé sur l’idée de l’homme universel, du citoyen engagé. Seule la société de droits reconnaît le citoyen. Ainsi, l’espace public s’articule autour de la reconnaissance mutuelle des droits et devoirs. Seul l’idéal humain peut mesurer la valeur d’un individu : « Si quelqu’un voit en nous autre chose que des hommes, nous ne le regardons pas non plus comme tel, mais comme un monstre et le traitons pareillement ». Tant que la communauté s’agrège à travers un idéal citoyen, « l’homme véritable, c’est la Nation – et l’individu toujours un égoïste ». Bref, les humains se forment citoyens à travers le cadre social libéral. S’ils se mesurent à une autre auge, ils se donneront une valeur autre que celle de l’humanisme; l’aristocratie et l’esclavage se mesuraient au sang.
Pour Stirner, l’État est propriétaire des citoyens qui le constituent, car l’État ne considère pas ces derniers comme supérieurs à sa raison mais comme sujets de sa législation. Le contrat social protège ainsi la loi, l’ordre. La liberté politique, si chère aux libéraux, est une farce dans la pensée du nihiliste; pour l’État, seul est libre le citoyen qui se soumet au régime de la loi et entreprend, à l’instar de Kant, de la réformer tout en y obéissant. L’implication dans le système politique permet à l’humain de se réformer en citoyen libre, c’est-à-dire titulaire de droits et devoirs sociaux. Seul l’homme militant et méritant est libre. Bref, « être libre, c’est servir » l’ordre social. « La Révolution [bourgeoise] ne fut pas dirigée contre l’État des choses, mais contre cet état des choses […] elle renversa ce tyran, et non pas le tyran » – le tyran étant fondamentalement le contrat social.
La raison du système bourgeois, à l’époque et selon Stirner, veut un monde en progrès, toujours plus rationnel et efficace. Sauf que la raison n’admet pas la dissidence lorsqu’elle est en quête d’efficacité : « là où règne la raison, la personne est perdue ». Et les libéraux sont les zélateurs de la raison. Pour le philosophe, l’ordre social imposé par l’industrialisation et sa morale du bon citoyen dépouillent l’individu de ses particularités en lui ravissant son libre arbitre. Bien que libre en tant que membre du contrat social, l’individu n’a pas l’arbitraire de ses expressions, c, c, car « il ne s’agit que de liberté par rapport aux intermédiaires ». Le seul choix laissé est celui de faire un choix. L’apolitique est emprisonné par la politique. Le libéralisme est, pour Stirner, un obstacle à l’égoïsme et l’individualisme. Cette critique pourrait très bien s’appliquer à la pensée techniciste de la démocratie.
Selon Stirner, l’une des plus grandes hypocrisies du libéralisme réside dans le concept de libre concurrence. En observateur lucide des inégalités de son époque, il conclut que seule la liberté de posséder son prochain émerge de la concurrence, que la loi protège le capitalisme, non pas l’individu qui produit la richesse. La valeur du travail ne se calcule pas en mérite, mesure universelle de la réussite, mais en exploitation. Le mérite n’est pas un ordre social libre, il est la propriété légale du travail organisé. C’est-à dire que le travail dénature l’humain en le transformant en produit social, en instrument de production de son État. « L’État repose sur l’esclavage du travail. Si le travail devient libre, l’État est perdu. »
Stirner s’attaque à la définition citoyenne de l’humain par les philosophes libéraux comme Locke. La création de l’ordre social par les individus emmène ceux-ci à se nier et se sacrifier pour un idéal qui au fond, n’est rien. C’est là l’essence du nihilisme social qui, non content de s’en prendre au dogme, s’en prend à la raison comme génératrice des dogmes. L’accomplissement de l’humain se trouve, selon lui, au-delà de la raison sociale. « Je cesse par là-même de n’être qu’un homme libre pour devenir un moi propre. » La pensée de Stirner fustige toute forme de contrat social.
Au final, la lecture de L’Unique et sa Propriété laisse un sentiment mitigé car, bien sûr, il ne s’agit pas d’un livre à réponses. Les critiques sont acerbes et pertinentes, le ton parfois pompeux, mais il s’agit d’un ouvrage du dix-neuvième siècle allemand; il respire l’air de son temps. L’ouvrage agace parfois par la répétition, les axiomes étant souvent répétés, voir même martelés. À lire de façon critique et à nuancer si vous vous intéressez à ce type de littérature.
Commentaires
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