Que voile la période de la « Grande Noirceur  »?

Sur le lit de mort de l’ADQ, il est bien tentant de lâcher nos dernières blagues et boutades sur ce parti que plusieurs d’entre nous n’avaient pas hésité à ridiculiser après la campagne de 2007.

En effet, le mépris qu’on peut ressentir à son égard est bien grand, ici, dans le milieu universitaire montréalais… Mais, pour comprendre comment un parti de droite nationaliste, qui n’hésitait pas à adopter la ligne dure face à tout ce qui n’était pas « québécois  », il faut comprendre à quel point ce conservatisme est ancré profondément dans l’histoire de la Belle Province. On ne parle généralement pas de ce genre de chose, car le Québec se doit d’être un peuple laïque, progressif, pacifiste, qui a lutté pour ses droits, et l’UQAM fera son devoir éternel de faire la lutte à tout ce qui subodore le conservatisme…

Le portrait cliché ressemble à cela : la gauche rassemble une foule de petits mouvements écolos, socialistes, féministes, souverainistes qui défendront jusqu’au bout les fruits de la Révolution tranquille, et la droite qui se compose de gens d’affaires, les méchants Anglos et bien sûr, le gouvernement Charest qui ne veulent que faire fructifier leurs business. À ce roman tout chaud et mielleux dont on nous gave volontiers chaque jour, il faut rajouter un autre mouvement, silencieux et cynique, dont l’ADQ était peut-être le dernier écho. On a, sans doute, fait des exclus lors des réformes sociales des années soixante. Comment peut-on modifier de fond en comble, non seulement toute une structure économique, mais aussi jeter par-dessus bord un ordre religieux et social sans qu’il y ait des oubliés de l’histoire et sans qu’on enterre, quelque peu hâtivement, une partie de notre passé?

Le règne de Maurice Duplessis jusqu’en 1959 nous révèle évidemment une large part de la réponse. Ajoutez à cela l’importance de la vie rurale et l’omniprésence de l’Église qui régnait dans toutes les sphères publiques et vous avez l’image du Canadien-français, cultivateur, bon chrétien et vacant tranquillement à ses affaires. On n’hésite pas à nous rappeler comment on nous a sorti de la « Grande Noirceur  » et comment le Québec connaîtra par la suite une grande période changement que peu de nous voudraient effacer. Mais, au-delà de ce récit « national  », on ne semble pas vouloir se rappeler que même avant l’ère Duplessis, il y avait aussi des voix bien plus sombres. Nombreuses étaient celles qui prêchaient la ligne dure face à la modernité et à « l’invasion juive  ». Plusieurs journaux n’existaient qu’à cet effet et certains membres du clergé étaient clairement partisans de l’antisémitisme. Les camps nationalistes divergeaient, mais tous répondaient à la question juive de manière négative. Il y eut Lionel Groulx pour dire « nous ne sommes pas antisémites, mais nous sommes pour les Canadiens-français  », d’autres pour lancer des appels de boycottage et même de ségrégation, appels que le journal Le Devoir ne se priva pas de publier. Toutefois, il serait faux d’affirmer que le Québec était seul dans cette xénophobie : le gouvernement de Mackenzie King n’avait-il pas adopté la politique du tristement célèbre « None is too many », face aux réfugiés juifs ?

Cependant, c’est au Québec que naîtra le mouvement le plus radical. Les partis fascistes d’Adrien Arcand sont aujourd’hui refoulés dans le domaine de l’anodin. D’ailleurs, l’effectif à l’échelle du Canada ne dépassera pas 1800 personnes. Mais, dans les années trente, ce sont ses pamphlets qui fournissaient la quasi-totalité de la lecture fasciste aux Canada et son journal, le Goglu, se tirait à plus de 55 000 exemplaires. À l’aube de la Deuxième Guerre mondiale, on finit même par l’emprisonner puisqu’il disait rêver du jour où le Canada serait envahi par l’Allemagne nazie.

Tout nationalisme – ou encore l’ADQ – n’est pas le fruit d’un fascisme refoulé; ce serait absurde. Le nationalisme d’antan n’a rien à voir avec celui d’aujourd’hui. Cependant, l’importance accordée aux débats sur les accommodements raisonnables et l’ampleur du vote adéquiste que cela avait amené sont peut-être les effets d’un problème qui était demeuré surgelé pendant toute l’époque dominée par la question souverainiste. A-t-on claqué la porte trop rapidement au passé pour qu’il y ait eu une véritable transition dans les mentalités ? Cette modernité ne serait-elle pas plutôt le débalancement d’un rapport de force entre deux visions du Québec, dont l’une aurait piétiné l’autre au nom du progrès ? Il faudra bien reconnaître, un jour ou l’autre, que nous avons une relation difficile avec l’histoire et que nous l’avons réécrite un peu trop souvent.

Cet a paru dans l'édition Novembre 2009 de l'Union Libre. Si vous souhaitez y réagir, nous vous invitons à écrire un article qu'il nous fera plaisir de publier. Alternativement, vous pouvez laisser un bref commentaire ci-dessous.

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