Tourisme et développement

Plage à Kuta, Lombok, Malaisie

Est-il vraiment surprenant que la très grande majorité des rapports entre locaux et touristes soient directement reliés à la logique commerciale ? Que ces relations soient souvent basées sur une question presque purement économique?

Il me semble que c’est la suite logique du développement du tourisme international, orienté bien souvent des pays riches vers les pays pauvres. En effet, les classes supérieures des pays riches et une partie aussi des classes moyennes réussissent à accumuler suffisamment de capital et de temps libre pour voyager dans le monde. Bénéficiant de taux de change avantageux et du coût de la vie dérisoire des pays du tiers-monde, ils peuvent voyager pour de longues périodes continues.

Relation touristes-locaux

Pour les populations locales du tiers-monde, il est probablement très attrayant au premier abord de voir arriver des touristes les poches bien gonflées. Il est donc tout à fait normal et naturel qu’ils essaient d’en tirer profit. En tant que touristes, nous profitons des différentes richesses naturelles de l’endroit, des infrastructures, bien que rudimentaires parfois, et des bas prix d’hébergement et de restauration, mais qu’avons-nous à offrir en échange sinon notre argent ? Et bien que cela n’en déplaise à nombre de touristes, moi le premier, qui désireraient davantage avoir des relations « vraies  » ou « authentiques  » avec les populations visitées, il est logique que ces rapports s’orientent sur un axe commercial, où les locaux dépendent en fait de la volonté de dépenser du visiteur.

Dynamique de dépendance

Il est vrai par ailleurs que le tourisme introduit de l’argent nouveau dans des endroits qui en ont véritablement besoin et il est facile de constater les différences de développement, dans la qualité des infrastructures par exemple, entre les endroits pénétrés par le tourisme et les endroits qui ne l’ont pas été. Mais ce rapport commercial entre locaux et touristes induit à plus long terme une dynamique perfide de dépendance. Ainsi, plutôt que de continuer à mettre des efforts dans la construction d’une économie locale et d’une communauté solidaire minimalement indépendante et auto-suffisante, bien des locaux se lancent dans la ruée vers l’or du tourisme. La compétition pour s’arracher les touristes est féroce, les kiosques et restaurants en tout genre se multiplient. Bientôt cependant, la seule perspective de développement pour les locaux passe par le tourisme et amène des communautés entières à dépendre du comportement des classes aisées internationales. Il suffit d’une catastrophe naturelle, d’une situation politique « instable  », d’un ralentissement ou de la chute de l’économie mondiale pour que des millions de personnes à travers le globe soient à nouveau plongés dans la pauvreté extrême, alors qu’ils auraient pu orienter leur développement vers une forme d’économie locale, l’agriculture par exemple, qui leur aurait donné au moins l’avantage d’être en partie auto-suffisants et indépendants de conjonctures totalement hors de leur contrôle.

Conséquences à long terme

Par ailleurs, outre cette dynamique de dépendance, le développement du tourisme international a d’autres conséquences défavorables à long terme. Premièrement, la montée en popularité d’un site touristique amène souvent la construction de gros hôtels par des investisseurs étrangers qui donnent d’un côté du travail pour une minorité de locaux, mais qui récupèrent de l’autre côté la majorité des retombées touristiques et restreignent aussi parfois l’accès pour les locaux au site touristique en question, comme il est possible de l’observer sur des milliers de plages dans le monde. Dans un deuxième temps, alors que peu de retombés touristiques profitent aux populations locales, l’achalandage touristique provoque une hausse du coût de la vie importante pour les locaux à long terme. Ainsi, de nombreuses familles doivent quitter pour la grande ville et espérer y trouver du travail. Cependant, ces familles aboutissent souvent dans des bidonvilles. Celles restantes s’attaquent aux touristes comme elles le peuvent pour essayer d’en tirer quelques bénéfices, souvent en compétition l’une contre l’autre, plutôt que de mettre leurs efforts en commun pour construire une économie locale durable. Cette attitude, logique du point de vue strictement individuel, amplifie alors leur situation commune de dépendance envers les classes aisées du monde et leur vulnérabilité face à des éléments de conjonctures totalement hors de contrôle.

Voyager différemment

Le tourisme est-il ainsi une mauvaise chose ?

Il me semble que le voyage est plutôt une bonne chose en soi : c’est un moyen de découvrir d’autres réalités, de s’ouvrir l’esprit sur des cultures, des valeurs et des idées nouvelles, de construire des solidarités avec les peuples du tiers-monde et c’est aussi un cheminement de construction et de découverte personnelle. Seulement, il s’agit de s’efforcer, même lorsque l’on voyage avec un budget restreint, à investir la majorité de nos dépenses dans les poches des locaux. Cela peut se faire en choisissant des auberges appartenant à des locaux, en allant manger dans des restaurants de la rue, ou du moins des restaurants locaux, en évitant autant que possible les McDonald’s (même si c’est siiiii bon lorsque vous vous ennuyez sérieusement de la nourriture de maman), en achetant de l’artisanat local, etc. Bref, il ne s’agit pas d’arrêter de voyager, mais bien de repenser sa façon de voyager pour que les contributions du voyage aident réellement les populations visitées et que le voyage devienne un véritable échange plutôt qu’une relation bénéfique à une seule partie.

Tourisme international, une nouvelle perspective

Espérons seulement qu’un jour, la possibilité de voyager et de découvrir le monde vaste, pluriel et méconnu ne soit pas exclusive aux classes bourgeoises et petite-bourgeoises internationales, mais bien qu’elle soit également partagée entre les populations du monde. Que l’on puisse voir des gens de Tanzanie et d’Ouzbékistan faire la fête à Montréal serait particulièrement bien !

Mais soyons honnête, ceci n’arrivera jamais sans une redistribution importante et massive des richesses à l’échelle planétaire et une répartition équitable du temps de travail. Ce qui, par ailleurs, ne verra jamais le jour au sein du système de propriété et de production capitaliste international dominé par l’idée du profit individuel, de la compétition et du chacun pour soi et propagé au premier plan par l’impérialisme militaire, économique et culturel étasunien, appuyé par une panoplie d’organisations internationales comme la Banque mondiale, le FMI et l’OMC. Bref, humaniser le tourisme et le rendre accessible pour tous ne peut se concevoir sans une réforme substantielle de l’ordre économique mondial.

Cet a paru dans l'édition Novembre 2009 de l'Union Libre. Si vous souhaitez y réagir, nous vous invitons à écrire un article qu'il nous fera plaisir de publier. Alternativement, vous pouvez laisser un bref commentaire ci-dessous.

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