Haïti – L’éthique journalistique mise à l’épreuve

Alors que le monde entier a les yeux rivés sur Haïti le 12 janvier dernier suite à une secousse d’une magnitude de force 7, les journalistes des quatre coins du monde sont dépêchés vers la capitale de Port-au-Prince. C’est à ce moment qu’ils sont confrontés aux pires atrocités : des cadavres éparpillés par terre, des orphelins errants dans les rues, des individus sans nourriture, sans toit ni moyen sanitaire. Sous les décombres, des milliers de personnes attendent d’êtres rescapées et de pouvoir bénéficier des moyens médicaux. Les diverses chaînes de télévision débarquent en masse au pays, plusieurs y dépêchent un grand nombre de journalistes afin de couvrir l’évènement. L’information semble abondante et la communauté haïtienne est sollicitée pour prendre la parole à propos de la tragédie. Une question semble inévitable : l’importante présence de journalistes en Haïti dépasse-t-elle les mandats et l’éthique du métier?

« No news is bad news »

C’est selon cette expression que les médias occidentaux couvrent le séisme en Haïti. Le qualifiant de crise humanitaire, cet évènement a fait le tour de la planète en un instant. La couverture médiatique comporte une complexité forçant les diverses chaînes à faire appel à un panel d’experts et de théoriciens afin de démystifier l’évènement. À la recherche de nouveauté, les chaînes continues doivent constamment alimenter et renouveler l’information. Elles ne se contentent jamais des faits, elles sont déterminées à présenter des informations inconnues de la concurrence. Ces chaînes tentent par tous les moyens ; l’interview, le topo, la correspondance satellite, l’invitation de divers spécialistes en plusieurs domaines afin de traiter la crise sous tous ses angles. La reconstruction d’urgence, les problèmes sanitaires, les flux migratoires et l’adoption internationale sont leurs principales préoccupations.

À l’échelle nationale, en raison de l’imposante communauté haïtienne de Montréal, les chaînes québécoises ne veulent pas laisser le public dans l’attente, l’insécurité et l’incertitude. De ce fait, le traitement de l’information se fait à une vitesse folle laissant parfois de coté le recul et la profondeur, deux qualités essentielles dans le traitement de l’information dans une démocratie. Les des plus grandes difficultés de la pratique du journalisme en temps de crise : celles de maintenir la pertinence, le respect et de ne pas sombrer dans le voyeurisme.

L’horreur du vide

Bien qu’ils soient condamnés à simplifier la réalité, les journalistes se limitent souvent aux faits plutôt que d’effectuer une étude en profondeur. Que ce soit par manque de ressources, de temps ou de moyens, les images sont frappantes, les journalistes semblent exténués et certains font surgir, malgré eux, certains déboires de la profession. Dans les jours suivant le désastre, des journalistes interview des gens désespérés dégageant des survivants des décombres tandis que d’autres tentent d’obtenir de l’information de bénévoles en pleine action. L’exemple d’Anderson Cooper de CNN pointant son micro à cette jeune fille ensevelie sous les décombres dans le but de recueillir son témoignage, plutôt que de lui venir en aide est saisissant. L’ « horreur du vide  » est le phénomène qui contraint les chaînes de télévision à obtenir de l’information par tous les moyens possibles afin d’éviter de nourrir les préjugés, le mensonge et le sensationnalisme. Celles-ci ne sont toutefois pas à l’abri des rumeurs et des spéculations, souvent répandues lors de crises impliquant un grand nombre d’individus. La concurrence oblige les différents réseaux à déployer le plus grand nombre d’intervenants et de journalistes sur le terrain afin de mener la couverture médiatique et récolter les meilleures cotes d’écoute.

CNN et l’incarnation du héros américain

Cet évènement imprévisible est exploité par les médias de diverses façons en suscitant l’émotion, des rebondissements et des tensions au sein de la communauté internationale. Parfois en s’apparentant à l’ « information spectacle  », l’équipe de CNN a profité d’une exception télévisuelle exposant Sanjay Gupta, le neurochirurgien consultant de la chaîne américaine, alors appelé à la rescousse à bord du porte-avions Vinson, dans la baie de Port-au-Prince, où il a pratiqué une opération sur une fillette de 12 ans atteinte à la tête. Les images de l’opération ont fait le tour des réseaux et lui ont permis de conserver son titre de « Super docteur  » de l’Amérique. Un autre journaliste de cette chaîne, Anderson Cooper, a réussi à surpasser son intervention journalistique « douteuse  » précédemment mentionnée, en faisant les manchettes après avoir sauvé un enfant ensanglanté d’un groupe de pillards alors qu’il tournait un reportage.

Le désespoir des médias locaux

Alors que les médias occidentaux se retrouvent dans une logique de concurrence, les journalistes haïtiens, souvent oubliés dans la crise tentent malgré eux de couvrir les évènements qui ont touchés leur communauté. Malgré le manque de moyens financiers et matériels, ils agissent avec les meilleures intentions dans le but de rendre honneur à la douzaine de collègues journalistes, techniciens, caméramans et animateurs qui ont péris dans le séisme. Comparativement aux médias de masse fraîchement débarqués au pays, ceux-ci n’ont plus accès à leurs lieux de travail alors que la majorité des locaux se sont effondrés. Au nom du devoir citoyen, les journalistes haïtiens tentent à l’aide du peu de moyens dont ils disposent d’informer leurs semblables et se réunissent dans les locaux toujours intacts afin de loger les sans-abris.

Bien qu’Internet soit le moyen de rescousse pour obtenir de l’information, la presse écrite semble faire face à un tournant en Haïti. Les habitants obtiennent difficilement les derniers dénouements de la crise. En effet, Max Chauvet, directeur du Nouvelliste, principal journal haïtien affirme que dans un avenir rapproché, la rédaction et la distribution en seront affectées. Quant à l’autre quotidien important, Au Matin, les journalistes jugent trop dangereux de se rendre à la salle de rédaction située au sous-sol d’un édifice.

Constats de la présence journalistique

Bien que plusieurs changements se soient produits quant aux rôles des journalistes dans l’espace public, il existe encore un flou quant aux mandats, aux devoirs et aux obligations des journalistes sur le traitement de l’information en temps de crise. L’accélération des processus télévisuels qu’ont provoquée les chaînes continues doit être prise en considération pour expliquer le manque de critique, de perspective et de profondeur des informations diffusées, souvent reproché après coup par le public. L’observation des faits est souvent troquée pour une analyse en surface des facteurs explicatifs des divers phénomènes, ce qui constitue un véritable problème. Peu importe le contexte, les pratiques journalistiques laissant de coté le bien-être des individus ne devraient jamais être utilisées au nom de la concurrence dans l’information de masse.

D’une part, l’instauration d’un système de pool international aurait peut-être mieux convenu à une situation de la sorte. Bien que l’intérêt national du sort des Québécois, par exemple, serait passé en second plan, la présence des journalistes aurait été plus restreinte et sélective.

D’autre part, l’importante présence journalistique permet de présenter une diversité d’information et une prise de conscience des dommages hors de la capitale. C’est grâce à Radio-Canada que plusieurs ont pu constater des dégâts hors de la ville de Port-au-Prince, un terrain encore inexploité par plusieurs médias.

Toutefois, dans les deux cas, la présence journalistique semble essentielle afin de montrer à la communauté internationale l’ampleur des ravages du séisme afin d’attirer leur sympathie, leur solidarité et partager la souffrance. Le pire geste qu’auraient posé les journalistes serait de ne pas y avoir mis les pieds ou pire encore, d’avoir plié bagages sans avoir présenté la véritable détresse de ce pays. Toutefois, nul ne sait si cet enjeu sera rapidement oublié comme bien d’autres désastres naturels avec l’arrivée d’une nouvelle plus « actuelle  »… Voici la triste logique de l’information.

Cet a paru dans l'édition Février 2010 de l'Union Libre. Si vous souhaitez y réagir, nous vous invitons à écrire un article qu'il nous fera plaisir de publier. Alternativement, vous pouvez laisser un bref commentaire ci-dessous.

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