Nous déchirons souvent nos chemises en Occident à la vue et au su d’inégalités dans les différentes régions du monde qui souffriraient d’un « attardement  » dans le domaine des droits fondamentaux de la personne. Une telle manière de penser est simplement condescendante et occidentalo-centriste. Elle doit donc être combattue avec vivacité.

Il faut rappeler, je crois, que l’égalité est le produit d’un processus historique. Comme telle, la place de l’égalité variera nécessairement selon la société étudiée. Néanmoins, même en Occident, la fonction judiciaire a éprouvé des réticences à hiérarchiser les droits fondamentaux des chartes et des constitutions. Récemment encore, avec le débat sur les accommodements raisonnables, la question a été lancée, mais est demeurée lettre morte. Si d’un point de vue juridique il ne saurait y avoir de hiérarchie des droits fondamentaux, l’égalité se retrouve donc sur le même pied que les autres droits du même statut. Ce n’est donc pas la place de l’égalité par rapport aux autres droits fondamentaux qu’il est nécessaire d’examiner, mais justement sa qualité « fondamentale  ».

Il faut discriminer entre égalité de fait et égalité de principe. Dans la Grèce antique, « berceau de la civilisation occidentale  » et de la démocratie, la parodie d’égalité masquait une injustice flagrante quant aux standards sociétaux. De même, en Amérique du Nord, l’égalité politique est seulement atteinte depuis 40 ans. L’égalité, quoiqu’on en dise, n’a donc pas de tout temps imprégnée la culture juridique et sociale occidentale. De plus, si l’autorité transcendante de la loi, l’Église, par exemple, qui entretenait autrefois la structure inégalitaire est maintenant disparue, il demeure que certains foyers de pouvoir immanents demeurent difficiles à éteindre. Pour cette raison, l’égalité juridique ne se traduit pas toujours, même ici, en une égalité de fait. L’égalité économique (le plafond de verre, l’équité salariale), professionnelle (métiers traditionnellement féminins/masculins) et civile demeure à l’ordre du jour pour les mouvements féministes. Comme nous le disions néanmoins, les inégalités qui perdurent aujourd’hui ne dépendent plus de l’intégration à l’ordre juridique, mais d’une lutte politique contre des rapports de pouvoir immanents séculaires laborieux à déconstruire et à vaincre.

Dans cette optique, on comprendra qu’il serait possible d’établir une « philosophie  » ou « généalogie  » de l’histoire des droits fondamentaux et, plus précisément, de l’égalité. On verrait sans doute que l’égalité fait l’objet d’une lutte incessante au niveau politique. Walter Benjamin dirait probablement que l’histoire ne doit pas être comprise comme une simple succession d’événements, mais plutôt comme un blocage qui s’inscrit dans l’attente d’une véritable « révolution  » messianique, du surgissement d’une monade qui annonce cette révolution . Au-delà de la mystique juive, il faut en comprendre que l’histoire et l’histoire des droits s’établit par « à-coup  » révolutionnaires. Le blocage perdure jusqu’à ce que les conditions nécessaires d’émergence d’une « révolution  » se trouvent réunies. À ce titre, Rosa Parks et Martin Luther King sont autant de figures de « monades  » révolutionnaires dans l’histoire de l’égalité.

Avec cette conception de l’égalité comme produit d’un processus historique et de l’histoire comme résolution d’un « blocage  », nous percevons mieux l’égalité en tant que droit fondamental restant à construire dans de nombreux pays. C’est en gardant à l’esprit notre propre cheminement que nous pouvons offrir la chance de faire de même aux autres sociétés. Ce processus historique ne saurait être corrompu par une intervention extérieure, même si demeure toujours l’épineuse question de la lutte contre les régimes oppressifs. Comment savoir si dictature il y a et s’il est de notre devoir d’agir pour libérer le peuple opprimé? Le nazisme aurait-il pu être vaincu sans les Alliés ? À notre avis, il y aura toujours des Claus von Stauffenberg, des Johann Georg Elser pour agir dans ces cas-là. Il n’est pas de notre devoir occidental de faire de l’espoir notre tâche politique.[1] La « libération  » de l’Irak du joug de Saddam Hussein résonne justement comme un échec parce que l’on a tenté d’imposer l’égalité dans une société où les conditions d’émergence de ce droit n’étaient pas encore assez présentes au sein de la population. Il ne s’agit là nullement d’un paternalisme que de dire que les luttes doivent être faites et voulues par les peuples concernés et non imposées par une culture occidentale universalisante.

[1] Cf. OLIVIER, Lawrence, Contre l’espoir comme tâche politique, Montréal, Liber, 2004, 247 p.

Cet a paru dans l'édition Février 2010 de l'Union Libre. Si vous souhaitez y réagir, nous vous invitons à écrire un article qu'il nous fera plaisir de publier. Alternativement, vous pouvez laisser un bref commentaire ci-dessous.

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