Le doux mensonge du tourisme

Photo : Hervé Viens

Venkat Kurcha est indien. Il vit avec sa famille à Hampi dans la région de Karnataka au sud de l’Inde. Il a 46 ans et est le propriétaire d’une auberge qu’il a nommé au nom de son seul fils : Manju’s place. Du coup, Venkat ne se fait jamais appeler par son propre nom. En fait, tout le monde l’appelle du nom de son auberge, soit Manju.

Toutefois, Manju n’a pas toujours eu la responsabilité de s’occuper de son auberge et Hampi n’a pas toujours été la destination touristique qu’elle est aujourd’hui. Au début des années 80, Venkat n’était encore qu’un paysan, un cultivateur de riz, et Hampi n’était pas beaucoup plus qu’une énorme rizière étalée entre les collines de bloc qui lui sont si caractéristiques.

Puis, vers 1983, les touristes commencent à arriver. Manju rencontre dans les années qui suivent un nombre croissant d’étranger avec qui il tisse de bonnes amitiés. Certains se mirent à lui parler d’ouvrir une auberge et de quitter le travail de la ferme. Inspiré par les nouveaux venus, il ouvrira finalement son guest house en 1995 avec dix huttes de terre battue et de paille. Manju’s place en compte aujourd’hui dix-huit, principalement construites autour d’un grand espace vert parsemé de palmiers. Verkat tient à cœur de garder son auberge « verte  » dans le style paysan, inspirée par les rizières et par respect pour ses propres origines. Il y a quatre ans, il a introduit une nouvelle technologie dans son auberge, Internet, qui fonctionne aujourd’hui avec les va-et-vient de l’électricité. Dans un futur rapproché, il projette d’aménager un jardin de fleurs ainsi qu’un espace voué à la pratique du yoga et de la méditation.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, en plus de travailler des heures innombrables jour après jour dans son auberge, Manju possède toujours un certain nombre de rizières. Deux fois par année, en mai et en décembre, en plus de s’occuper de l’auberge, il faut récolter le riz. Lui et sa famille travaillent alors presque sans arrêt pendant une semaine ou deux. Une partie de la récolte est gardée pour la consommation familiale et le reste est vendu dans les marchés locaux.

Pour Manju et sa famille, le tourisme a en quelque sorte réorienté la destinée familiale. Ses parents et grands-parents étaient agriculteurs et ainsi devait-il ele devenir. Mais avec l’arrivée du tourisme, tout a changé pour lui. Il a presque quitté le travail de la ferme et passe ses journées en contact avec des gens de partout dans le monde. Son fils, le vrai Manju, vient quant à lui de terminer ses études en génie des sciences de l’informatique. Pour lui aussi, même au fin fond de l’Inde rurale, le monde change rapidement. Le 21e siècle s’étend.

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Mathieu est québécois. Il étudie à l’Université de Montréal en biologie. L’été dernier, il a décidé qu’en finissant son bacc, il quittait la ville et partait à l’aventure pour 6 mois. Après avoir voyagé pendant 4 mois en Asie du Sud-Est, il s’envole vers l’Inde pour les deux derniers mois de son périple.

Après plusieurs jours de véritable choc culturel à Calcutta et d’interminables voyages en train, il arrive finalement à Hampi où il a bien l’intention de passer une semaine ou deux. Cette période de repos lui donne la chance de se mêler aux autres touristes. Chez Manju, là où Mathieu reste, l’aire commune est organisée en cercle, ce qui y favorise grandement les échanges. Certains touristes y passent cependant tout leur temps, jour après jour. « What did you do today?… Ah ! Nothing, just chilling you know…  ». Il commence à se questionner.

Avant l’Inde, il a voyagé un peu partout en Asie du Sud-Est. Il commence à réaliser que dans nombres d’endroits populaires chez les touristes, les même clichés sont au rendez-vous. Souvent, ces caractéristiques induisent d’étranges dynamiques entre locaux et touristes. Bien souvent, les étrangers sont dix fois plus nombreux que les locaux. Les premiers ne travaillent bien évidemment jamais; ils sont en voyage. Les deuxièmes, en opposition, travaillent constamment plus de dix à douze heures par jour. Cet état de fait conduit à d’étranges micro-sociétés. Il semble, ici à Hampi, comme ailleurs en Asie et probablement dans le monde, que les locaux sont littéralement au service des riches bourgeois du monde venus se prélasser dans des coins paradisiaques et reculés.

Avons-nous vraiment évolué?

À l’époque du colonialisme, les Européens en général imposaient un peu partout leurs administrations, leurs monopoles d’exploitation et leurs lois, tout en pillant les ressources, en détruisant les collectivités en place et en massacrant nombre d’innocents. Le mouvement colonial était justifié entre autres par la mission civilisatrice de l’homme blanc, « the white man’s burden  »! Aujourd’hui règne l’impérialisme économique des grandes corporations qui délocalisent pour aller exploiter la main-d’œuvre bon marché loin des regards interrogateurs, qui pillent les ressources du monde et sabotent l’environnement pour faire de l’argent sur la santé des enfants.

Devant ce schéma, les touristes ne seraient-ils pas d’une certaine façon un des prolongements culturel d’un système de domination mondiale ? À arpenter le monde, se comportant comme un maître, le touriste ne participe-t-il pas à la propagation de normes culturelles, d’une façon de penser, de s’alimenter, de s’habiller ? N’est-ce pas d’une certaine manière la propagation d’un idéal pour les populations pauvres du monde, la diffusion du rêve américain ? Le rêve américain, qui fait croire à tous qu’il est possible pour chacun d’être meilleur que tous les autres (!) et de devenir suffisamment riche pour se payer le vrai bonheur, le paroxysme de l’existence; vivre sans travailler, d’un paradis à l’autre, entouré de ses biens matériels si précieux. Le rêve américain, qui pousse tous et chacun à travailler envers et contre tous.

Mathieu sait bien qu’en réalité, l’image projetée par le tourisme est un moindre mal face aux milliards de dollars dépensés en publicité à travers le monde chaque année. Toutefois, qu’adviendrait-il si l’image que reçoivent les populations défavorisées de la planète par les millions de touristes qui en arpentent les continents était celle de leur vie stressée, routinière et parfois abrutissante qu’ils vivent respectivement à la maison ? Si, plutôt que de profiter des taux de change monstrueusement avantageux et d’exposer une richesse arrogante, les visiteurs dévoilaient aux locaux leurs relevés de cartes de crédit, leurs emprunts et leurs hypothèques, l’obligation que beaucoup ont de travailler 40h semaines au minimum, 50 semaines par année pour les dix, quinze ou vingt prochaines années, avant d’avoir finit de payer la maison, l’auto, les dettes d’études ou les études du petit… Si plutôt, ils leur montraient les statistiques des suicides et des burn-out… S’ils leur dévoilaient les chiffres sur la médicamentation de la vie et le recours de plus en plus généralisé aux bonheurs artificiels des drogues de la rue… S’ils leur expliqueraient le vide qu’ils ont à l’intérieur malgré le trop plein qu’ils ont à l’extérieur… Alors, qu’en penseraient les populations pauvres du monde qui assistent au déferlement des vagues de touristes année après année ? Accepteraient-ils toujours autant de foncer tête baissée dans un rêve et un combat qui, dans 95% des cas, les abandonneront en chemin, dans un bidonville, aux portes mêmes du rêve industriel urbain?

Cet a paru dans l'édition Mars 2010 de l'Union Libre. Si vous souhaitez y réagir, nous vous invitons à écrire un article qu'il nous fera plaisir de publier. Alternativement, vous pouvez laisser un bref commentaire ci-dessous.

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