Le retour de la droite chilienne

Les élections sont un élément clé dans les démocraties. Même si l’électeur n’est pas toujours « rationnel  », le vote confère la plus haute légitimité, « d’agréables  » surprises et, surtout, du changement (principe démocratique par excellence). C’est précisément le cas des dernières élections présidentielles chiliennes.

Lors du deuxième tour de l’élection présidentielle en décembre dernier, Sebastián Piñera, homme d’affaires et chef de la Coalición por el Cambio (coalition de centre-droit), a gagné en récoltant près de 52% du vote populaire. Piñera devenait ainsi le premier politicien de droite à être élu président depuis 1958. Il y a bien eu Pinochet au pouvoir, mais lui n’avait pas été élu… Bref, depuis la défaite de Pinochet au plébiscite de 1988, c’était la coalition de centre-gauche, la Concertación de Partidos por la Democracia, qui était au pouvoir. Donc, nombreux sont les politologues chiliens (et même latino-américains) qui essayent encore de comprendre le vote chilien lors de ces élections.

La victoire de Piñera pourrait d’abord être interprétée comme une victoire de l’image. Lors de la campagne, les conseillers en communication de Piñera ont constaté que les différents sondages sur son image lui reprochaient son « manque d’humanité et sa trop grande distanciation avec le peuple chilien  ». Le publicitaire Hernán Larraín Matte, principal conseiller dans l’équipe Piñera, s’est donc employé à le rendre « plus humain et chaleureux  ». Il a complètement changé la manière de faire campagne au sein de la droite en remodelant les couleurs de la Coalición et l’hymne électoral de Piñera. Il a substitué les couleurs de l’arc-en-ciel, normalement associées à la Concertación, aux couleurs traditionnelles de la Coalición (rouge, blanc et bleu). De plus, dans l’hymne électoral, il a inclus des instruments de tradition folklorique, normalement utilisés que par la gauche. Dans les affiches électorales, l’usage d’un vocabulaire « fonctionnel  » (et souvent abstrait) a été remplacé par un vocable plus émotif. Les slogans de Piñera était : Así queremos Chile, Bienvenido al cambio et Súmate al cambio (« Nous voulons le Chili comme ça », « Bienvenu au changement  » et « Joins-toi au changement  »). Ainsi, Larraín, s’inspirant des campagnes électorales de Barack Obama et de Nicolas Sarkozy, a redoré l’image de Piñera et l’a rapproché des électeurs non sympathisants de la droite, mais déçus de la gauche. C’est donc une lutte d’image qui s’est enclenchée entre une gauche affaiblie et une droite revigorée.

Une gauche affaiblie ? Pourtant le taux de satisfaction était de 81%. Eh bien, il s’agit du taux de satisfaction (le plus haut qu’un président chilien ait eu depuis 1989) de Michelle Bachelet et non celui du gouvernement. Ce dernier n’était « que »de 65%. Reste que c’est tout de même un excellent score considérant ceux que nous sommes habitués à voir au Québec et au Canada… mais comme mentionné auparavant, l’électeur peut agir « irrationnellement  ». Donc, Bachelet incarnait en solitaire les grands changements sociaux instaurés depuis le début de sa présidence. Les failles, quant à elles, étaient assumées par le gouvernement en entier. Il n’y a qu’à penser aux manifestations étudiantes de 2006 pour s’en apercevoir. La majeure partie du blâme a été portée par Martín Zilic, le ministre de l’Éducation. De plus, la Concertación était minée par des luttes internes. Les tensions étaient tellement grandes qu’au lieu de présenter un seul candidat lors des élections, il y en a eu deux. Marco Enríquez-Ominami, issu du Parti socialiste, s’est présenté comme indépendant. Cette division à l’interne a évidemment divisé le vote face à Piñera au premier tour.

Eduardo Frei, le candidat « officiel  » de la Concertación, président du Chili de 1994 à 2000, n’a pas été, selon moi, le meilleur des choix. Sa présidence a été marquée par divers « problèmes  ». Par exemple, il n’a eu l’appui que de quelques factions de gauche à cause, entre autres, de ses positions en matière environnementale. C’est lui qui a conclu le traité minier avec l’Argentine qui a ouvert la porte au projet minier controversé de Pascua Lama. Lors de sa présidence, il a dû gérer la première récession de l’État chilien depuis 1980 et un taux de chômage atteignant les 10%. Lors de sa campagne présidentielle, il ne s’est pas positionné clairement face à certains enjeux sociaux « importants  » tels que la flexibilité des heures de travail, le narcotrafic, l’euthanasie ou encore les droits d’adoption des couples homosexuels.

Deux semaines avant de prendre le pouvoir, le 11 mars 2010, Piñera a annoncé que ses promesses électorales, « bien que légitimes et justes  », ne pourront pas être accomplies dans les délais promis. Il avait promis, parmi bien des choses, 200 000 nouveaux emplois et 50 « excellents  » nouveaux collèges et hôpitaux lors de sa première année de présidence ! Son futur ministre de l’Économie, Felipe Larraín, a déclaré ceci : « il y a beaucoup de demandes sociales, beaucoup sont légitimes, mais il n’y a pas assez de ressources pour y répondre ». Il doit de plus « réparer  » le pays suite au terrible tremblement de terre du 27 février dernier. Ce sur quoi les électeurs se sont basés pour voter pour lui n’est plus ! Là, nous pouvons dire que l’électeur s’est fait berner, mais démocratiquement. Ah, les politiciens…

Cet a paru dans l'édition Mars 2010 de l'Union Libre. Si vous souhaitez y réagir, nous vous invitons à écrire un article qu'il nous fera plaisir de publier. Alternativement, vous pouvez laisser un bref commentaire ci-dessous.

Commentaires

Personne n'a encore commenté cet article.