Photo : Alexandre Claude
Pirater est-il voler ? Partager est-il voler ? Le droit d’auteur sert-il l’auteur, la société, ou les entités capitalistes qui gèrent la production culturelle ? La culture est-elle une marchandise ? L’art a-t-il besoin du capitalisme pour prospérer, ou est-ce l’inverse ? Comment concilier gratuité, liberté, et viabilité?
Autant de questions complexes auxquelles notre société numérique est de plus en plus contrainte à répondre. La place de l’art – et dans le cadre de cet article, de la musique – dans la société et dans l’économie est en train d’être remise en question, pour le meilleur et pour le pire. L’émergence de partis pirate en Europe, et même au Canada (!) rapproche le débat du niveau décisionnel de la politique. Dans le cadre même du milieu économico-culturel, aucun consensus ne se dessine : les grosses maisons de disque maintiennent évidemment une position conservatrice, leur existence même étant en jeu, tandis que de jeunes PME prennent le parti de développer de nouveaux modèles économiques, qui se veulent plus équitables ou à tout le moins plus sympathiques. Du côté des artistes, il y a des Bono qui condamnent avec énergie le piratage en ligne, alors que des groupes comme Radiohead prennent le parti de se distancier de leur maison de disque et de se rapprocher de leurs fans en mettant leur musique en téléchargement libre – avec contribution volontaire.
Du reste, d’innombrables contradictions accompagnent le système actuel. Le marché des appareils MP3 portatifs est né grâce au « piratage », et continue de prospérer en grande partie grâce à lui. Par exemple, un individu de bonne foi souhaitant acheter toute sa musique et remplir son iPod de dernière génération à pleine capacité doit disposer d’un budget de pas moins de 40 000$¤. On peut aussi penser au développement accéléré des connexions internet et de la taille de la bande passante utilisable. Quelle clientèle visent les fournisseurs d’accès internet quand ils proposent des abonnements internet résidentiels à très haute vitesse ?
¤ iPod de 160Gb, chansons de 4Mb à 99¢.
Deux paradigmes
Deux grandes perspectives s’affrontent pour définir la place de la culture et surtout, des produits culturels, dans la société actuelle. D’un côté, on a le schéma classique : des artistes imaginent, composent, enregistrent une démo, mais, ne disposant pas de capital suffisant ni de compétences étendues en gestion, publicité et promotion, soumettent leur travail à une entreprise qui, moyennant des redevances de 90% sur les revenus, leur donne la possibilité de produire un album, de le distribuer abondamment, de lui donner de la visibilité, même d’organiser des concerts et, qui sait, des tournées couronnées de succès. Ce modèle suppose un tri des artistes par des entreprises qui évaluent elles-mêmes la demande du marché, puis une distribution du produit par voie payante uniquement. (Ou, dans quelques cas, via la radio.) Les supports de distribution ont bien sûr évolué avec le temps : du disque vinyle, on est passé à la radio-cassette, puis au CD, puis finalement au fichier informatique vendu à la pièce sur iTunes, amazon ou Zik. Les radios conventionnelles voient des concurrentes apparaître sur le web, qui usent non plus de publicité audio qui entrecoupent la musique, mais de bannières visuelles, de liens commandités et d’abonnements payants.
L’autre modèle, toujours en cours d’élaboration, repose sur des prémisses à peu près totalement incompatibles avec le premier. En premier lieu, la musique, en tant qu’élément culturel, n’a pas à être assujettie à de quelconques restrictions commerciales, du moins en ce qui concerne l’usage personnel. En deuxième lieu, les artistes, à la base et au centre du phénomène, doivent pouvoir être traités équitablement dans le processus, sans avoir à s’enchaîner à des contrats iniques. La difficulté de donner vie à un système incarnant cette alternative repose sur la nécessité de viabilité. Un modèle qui ne parvient pas à garantir de rémunération acceptable à des artistes [très] populaires ne risque pas d’être supporté par, disons, Bono. Tout inique le système actuel soit-il, il reste préférable, aux yeux de ceux qui parviennent à en vivre, à un partage internet généralisé, où seuls les revenus des concerts seraient engrangés.
En quête de légitimité
Le monde du partage de fichiers sur internet est en effervescence. Le site Mininova.org, anciennement leader dans le monde du bittorrent, a cédé aux pressions des majors et a décidé d’embrasser la légalité en ne proposant plus que du contenu libre de droits, ou distribuable légalement grâce aux licences « libres » ou « ouvertes ». The Pirate Bay, de son côté, a déménagé ses serveurs de la Suède vers les Pays-Bas, suite à des tribulations juridiques complexes. Aujourd’hui, quatre personnes condamnées pour leurs activités liées au site ont déposé un recours devant la Cour européenne des droits de l’homme… Gary Fung, fondateur et propriétaire du site Isohunt.com, moteur de recherche par excellence du piratage, par ailleurs domicilié en Colombie-Britannique, a récemment demandé à la Cour Suprême de la province d’établir que les activités de son site internet étaient parfaitement légales – autant, par exemple, que celles de Google, qui permet aussi d’accéder à quantité de contenu sous droit d’auteur.
Le monde du piratage a développé un discours et un argumentaire complets visant à légitimer ses activités illicites. Ainsi, la décentralisation et la fragmentation des structures techniques de partage de fichiers rendraient personne (et tout le monde à la fois) responsable devant la loi. Certains avancent aussi la différence fondamentale qu’il existe entre partager et voler. Dans le cas du piratage, même si le partage est fait sans l’accord de l’auteur de l’œuvre en question, son œuvre ne lui est pas enlevée (comme dans le cas d’un vol de voiture, par exemple.) C’est le caractère immatériel, et qui plus est culturel, du contenu, qui est invoqué pour justifier le caractère intrinsèquement public de l’œuvre. Il arrive aussi qu’un groupe de musique ou une équipe productrice d’un film amateur parvienne à être connu et reconnu grâce au partage de fichiers : alors là, les hérauts de la piraterie moderne s’en donnent à cœur joie et se servent de ces exemples pour montrer que leur modèle d’affaires est non seulement viable, mais bénéfique pour tous…
Vers un nouveau modèle?
Entre une légalité contraignante et un réseau parallèle aux limites de la légalité, des artistes et des gestionnaires font le pari des licences libres et de nouveaux modes de rémunération. Profitant des possibilités de l’ère numérique, des artistes se rassemblent sous la bannière de micro-labels ou de sites internet diffusant leur musique. Pour permettre l’écoute gratuite, et souvent le téléchargement gratuit, les licences Creative Commons sont privilégiées. Celles-ci permettent à tout individu de publier ses œuvres sous certaines conditions qui protègent ses droits, mais qui sont beaucoup plus flexibles que les dispositions légales traditionnelles. Sortes de contrats envers tous, ces licences permettent au créateur de conserver la paternité de l’œuvre, tout en précisant s’il en autorise des modifications, un usage à des fins commerciales – auquel cas il peut demander à être rémunéré – ou encore s’il tient à ce que tout produit dérivé de son œuvre soit partagé sous les mêmes conditions.
Des entreprises naissent et tentent de tirer de parti de ces possibilités; certaines tentent même de définir un nouveau modèle économique, potentiellement capable de supplanter l’ancien. Auboutdufil.com est une formule apparentée à un blog, qui propose actuellement environ 300 albums et EP originaux, mis gratuitement à la disposition des internautes. Dogmazic.net est un site plus évolué; actif depuis 5 ans, il propose pas moins de 39 000 morceaux ! Porté par l’Association Musique Libre, basée en France, le site ne diffuse pas de publicité et vit grâce aux cotisations annuelles des membres et aux dons reçus.
La première place revient cependant à Jamendo.com, fondé en 2004, avec près de 30 000 albums et plus de 700 000 membres. L’entreprise luxembourgeoise a développé un modèle inédit. Elle attire les artistes potentiellement intéressés sur son site en proposant une interface leur permettant de diffuser leurs œuvres de manière illimitée, mais surtout interactive : les outils de type « réseau social » sont probablement au cœur du succès de Jamendo. Plus récemment, le site a développé un volet « pro », qui donne l’opportunité aux artistes qui le souhaitent d’être rémunérés en contrepartie d’utilisations commerciales de leurs œuvres (publicités, sonorisation d’établissement, radios internet à but lucratif, etc.) Parmi les clients musicaux, on retrouve des compagnies comme arte, France 2, Ducati, Yves Rocher, etc.
L’émergence de ces « buffets à volonté » de musique libre ne se fait cependant pas sans heurts. Ainsi, la croissance des revenus de Jamendo s’est faite moins rapidement que prévu, au point où l’entreprise a dû, début janvier, licencier la quasi-totalité de son personnel. Le développement est donc au point mort, mais le site continue et continuera de fonctionner, jusqu’à ce qu’un investisseur débloque des fonds ou que les revenus s’accroissent assez pour commencer à réembaucher des développeurs informatiques et des agents de promotion.
D’autre part, aucune sélection n’est faite dans le processus de publication des œuvres. Il revient donc à l’internaute de fouiller, d’écouter, de tester la musique proposée, pour parvenir à dénicher ce qu’il peut apprécier. Le climat quelque peu anarchique de ce mode de diffusion a ses avantages et ses inconvénients : certains artistes y trouvent un créneau inespéré pour se faire connaître, alors que d’autres, très talentueux, se retrouvent perdus dans la masse des moyens et des médiocres. Contre toute attente, l’offre de musique libre semble être trop grande pour la demande.
Sortir la musique de l’économie?
« Parce que musicien ne devrait pas être un métier mais une passion et que toute musique devrait être gratuite ». Voilà pourquoi KillerLoops, de son pseudonyme d’artiste sur Jamendo, a choisi de ne pas se chercher un label, mais d’aller directement mettre ses œuvres à la disposition du monde entier, sans rien demander en retour. Il n’est même pas possible de lui faire un don en ligne.
La musique libre parviendra-t-elle à supplanter la musique commerciale ? Les artistes a priori « libres », une fois une certaine notoriété acquise, résisteront-ils à la tentation de se convertir en machines à capitaux ?
La musique libre se développe en partie en réaction au piratage, tentant de profiter des outils mis au point par cette industrie souterraine. Mais elle est aussi issue d’un rêve et d’une conception de la culture qui ont plus à voir avec la communauté qu’avec l’individu. Le droit d’auteur classique apparaît alors davantage sous son jour socialement limitatif que comme un outil de protection des intérêts individuels des créateurs.
Peut-être un jour la culture se libérera-t-elle du capitalisme, le libre ayant fait une concurrence parfaitement déloyale au propriétaire. Encore faudrait-il que le temps passé aux activités économiques plus traditionnelles soit réduit, et que l’augmentation constante de la productivité profite à nos temps libres et à nos passions plutôt qu’à l’accroissement de la production, de la consommation et du stress.
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