top of page
  • Léo Palardy

Pour un travail libre!



« Quelqu’un a dit que la poussière est de la matière qui n’est pas à sa place. La même définition s’applique au neuf dixièmes de ceux qu’on nomme paresseux. Ce sont des gens égarés dans une voie qui ne répond ni à leur tempérament ni à leurs capacités. » - Pierre Kropotkine, La Conquête du pain

Le travail est aujourd’hui malmené. Sous les promesses factices de liberté qu’évoque le salariat, la misère au travail se déploie. Nos camarades sont bien souvent forcé-e-s de trimer à des ouvrages qu’ils ont à moitié choisis, du fait de la domination qu’exerce sur eux le système capitaliste. Celui-ci les renvoie systématiquement s’ils ne répondent pas à ses exigences à une menace de disette. Sous ce système, les travailleurs-es sont soumis-es à des hiérarchies arbitraires, qui se manifestent de manière absurde. Ainsi, on considère que les supérieurs hiérarchiques disposent forcément d’une compréhension du travail supérieure à celle de ceux qui l’exécutent. La compétence des travailleurs-es « inférieur-e-s » est ainsi niée, alors que ce sont elleux qui disposent de la compréhension la plus complète de leur ouvrage.


Je chercherai dans ce texte à exposer les différents problèmes du monde du travail actuel pour y proposer des solutions de nature socialisante.


Sécurité et Liberté


C’est se méprendre que d’opposer systématiquement la liberté à la sécurité. On pourrait même dire que la sécurité est une condition nécessaire à une liberté réelle. Sur le plan affectif, il est démontré par exemple que le jeune être humain doit pouvoir compter sur une figure d’attachement stable pour développer la confiance nécessaire à l’exploration du monde. En termes plus généraux, on pourrait dire que la sécurité, le fait de ne pas avoir à s’inquiéter de la disparition éventuelle de ses moyens de subsistance, contribue à la liberté de deux manières différentes. Premièrement, elle fournit à l’individu les moyens de se soucier d’autres choses que de sa survie immédiate, ce qui lui permet de considérer ses aspirations profondes et ses désirs, deuxièmement, elle lui fournit une base sur laquelle il pourra s’appuyer en cas d’erreur, ce qui lui permet d’expérimenter et favorise sa liberté de choix.


Pour offrir aux travailleurs-es la sécurité nécessaire à leur liberté, il conviendrait d’abolir définitivement le salariat. Le droit de vivre doit à tout prix primer sur le jugement que l’on porte en termes de productivité sur les individus. Personne ne devrait être privé des moyens de subsistance parce que l’on considère que sa contribution en termes d’ouvrage est insuffisante. De plus, personne ne devrait non plus se retrouver du jour au lendemain sans travail et ainsi dépossédé des moyens de vivre.

Le droit de vivre ne se divise pas


La hiérarchisation des salaires repose sur l’idée comme quoi le droit des individus à une vie stimulante ou non serait proportionnel à leur contribution à la société. Je propose, à l’opposé de cette doctrine, que le droit à une vie heureuse et satisfaisante soit inconditionnel et que peu importe la quantité de travail qu’un individu est en mesure de réaliser, il doit toujours y avoir droit. La société se doit d’être structurée de manière à répondre dans la mesure du possible aux besoins de tous et de chacun.


Notons par ailleurs que la hiérarchisation des salaires ne se fonde pas réellement sur la quantité ou la qualité du travail réalisé par les individus ni sur le niveau d’effort qu’il implique. Effectivement comme le remarquaient déjà Marx et Engels dans le Manifeste du parti communiste, sous le capitalisme ce sont la plupart du temps les emplois les plus ingrats qui sont les moins bien payés.


Il apparaît en fait que la hiérarchisation des salaires en fonction du travail ne serait rien d’autre qu’un vaste mensonge servant à justifier des inégalités sociales qui lui seraient antérieures, les élites économiques formées ayant tout simplement décrété que leurs activités requéraient plus de travail que les autres.


Pour une division du travail non hiérarchisée


Une des conditions premières d’un travail libre est à mes yeux l’élimination des hiérarchies. Les milieux de travail sont aujourd’hui pour la plupart structurés de manière extrêmement hiérarchique. Certains individus y sont spécialisés dans la prise des décisions et les autres n’ont d’autres choix que de leur obéir, cela même si ce qu’on leur ordonne leur semble absurde ou déconnecté de la réalité.


L’abolition des hiérarchies au travail n’implique pas forcément d’abandonner la division du travail. Effectivement, il peut être bon que certains individus se spécialisent à l’exécution de certaines tâches si c’est ce qu’ils désirent. Cependant, les diverses tâches ne doivent pas être hiérarchisées et l’on doit considérer de manière équivalente la valeur des compétences qu’elles impliquent. Tout devrait bien sûr être mis en œuvre pour s’assurer que des fractions spécialisées à une tâche ou à une autre ne finissent pas par exercer une forme de coercition sur les autres travailleurs-es.


La participation à différents types de travaux devrait être encouragée pour diminuer les risques de dégénérescence oligarchique, mais celle-ci ne devrait en même temps jamais être obligatoire. Il pourrait être intéressant d’instaurer des journées spéciales durant lesquelles les individus auraient à se familiariser à des activités qu’ils n’ont pas l’habitude de pratiquer. Une personne habituée au travail théorique pourrait par exemple s’essayer au travail des champs pour une journée, il est possible qu’elle trouve dans cet exercice de nouveaux intérêts, mais, plus important, cet exercice contribuerait sûrement à lui faire prendre conscience de son incompétence dans les travaux qu’elle n’a pas l’habitude de mener et du respect qu’elle doit à tous les autres travailleurs-es, quelles que soient leurs activités.


L’autogestion sur les lieux de travail


Il va sans dire que la répartition de l’ouvrage sur les lieux de travail devrait être faite sur un mode démocratique. Ainsi, les tâches à exécuter seraient premièrement déterminées et les travailleurs délibéreraient ensuite entre eux pour se les diviser, l’idéal étant que chaque individu en vienne à exécuter une tâche l’intéressant ou du moins ne le dégoutant pas trop. Notons que l’exécution des tâches se ferait sur le mode du volontariat, ainsi un individu n’aurait jamais l’obligation d’effectuer une tâche ou de travailler si cela ne lui convient pas sur le moment. Cela implique notamment la possibilité pour l’individu de prendre une pause quand bon lui semble.


Le libre choix


Avec l’abolition du salariat, les individus ne devraient plus avoir à demander du travail à un employeur. Les employeurs ne doivent pas être remplacés par une entité, quelle qu’elle soit ayant le pouvoir de décider du travail que pourront exécuter ou pas les gens. Le choix des activités productives qu’un individu exécute ne doit revenir qu’à lui seul. Les individus doivent pouvoir pratiquer divers métiers simultanément si tel est leur désir. En temps normal, personne ne devrait être empêché de pratiquer un métier, non plus que forcé. Les personnes désirant pratiquer des métiers qui pourraient être considérés improductifs par certains - certaines forment d’art par exemple ou l’étude de domaines n’impliquant pas d’applications concrètes — devraient ainsi tout de même être tolérées. Le génie humain émane de sa diversité et ce sont souvent des activités et des idées qui semblent sans intérêt aux yeux des masses que surgissent les plus grandes et les plus belles avancées.


Des limites démocratiquement consenties


Malgré tout, il va sans dire qu’une société ne peut pas fonctionner s’il elle ne se donne aucune limite. Ainsi, les intérêts individuels doivent pouvoir s’articuler avec les intérêts collectifs.


Pour que la production des biens essentiels soit assurée, des instances territoriales à l’échelle des quartiers ou des villages pourraient être instaurées en parallèle de la pratique démocratique sur les lieux de travail. Ces instances regrouperaient l’ensemble des membres habitant un certain territoire et ils y délibéreraient pour déterminer les travaux essentiels devant absolument être menés à l’échelle collective. Il s’agirait d’objectifs que la collectivité aurait le devoir de réaliser. À titre individuel, il ne s’agirait nullement d’obligations, l’individu serait toujours le seul à décider de la contribution qu’il donnerait. Il serait attendu de lui qu’il se plie parfois volontairement¹ à des restrictions de manière à aligner sa vie avec celle de la société, mais dans cet exercice, sa liberté devrait toujours rester absolue. Les individus constituant la société devraient avoir appris à se sentir redevables au collectif, tout en sachant le trahir partiellement quand ses injonctions ne s’alignent pas avec leur bien-être. L’idée étant que des individus ayant développé un sens du collectif couplé à un respect profond de leurs propres besoins, seraient capables collectivement de réaliser des objectifs communs, sans qu’il n’y ait inféodation de qui que ce soit ni à des dirigeants, ni au collectif.


Travail libre et propriété


Une liberté véritable dans le travail nécessite évidemment l’abolition de la propriété privée des moyens de production et de la propriété privée de la production. Un ordre au sein duquel une minorité est propriétaire des moyens de production n’est pas en mesure de permettre le développement d’une organisation du travail non hiérarchique, les propriétaires ayant par définition le pouvoir d’en user à leur gré. Le travail libre nécessite donc une organisation plus collective de la propriété. On pourrait envisager que la communauté devienne propriétaire de ses moyens de production et qu’elle en distribue l’usage démocratiquement en apportant une considération importante au principe du libre choix. Tout cela pourrait se faire au sein des instances territoriales nommées plus tôt.


Tel que je l’ai démontré, l’accès sécuritaire, constant et inconditionnel aux moyens de vivre peut être considéré comme nécessaire à la liberté. Celui-ci rejoint parallèlement le droit à jouir de la vie, rappelons-nous que le droit de vivre ne se divise pas ! Ainsi l’accès à la production doit en tout temps être assuré. La propriété privée de la production, conséquence de son accaparement, dans le système capitaliste, par ceux qui possèdent les moyens de production, ne permet pas un tel accès. Dans ce système, où la production sert avant tout le profit, l’accès à la production est conditionnel à la capacité pour l’acheteur de payer, ce qui exclut souvent une part non négligeable de la population. De la même manière, je propose que la production soit distribuée en fonction des différents besoins des individus formant la collectivité au moyen des instances territoriales, dans le respect de la liberté humaine.


Pour conclure


Le travail tel qu’il existe aujourd’hui nous est souvent présenté comme une fatalité. C’est occulter le fait que le travail a existé sur des centaines de modes différents au cours de l’histoire. Si l’organisation actuelle du travail nous fait souffrir, ce que nous sommes nombreu-x-ses à proclamer, il est à nous de la changer !




¹ M’inspirant de Simone Weil et de ses « besoins de l’âme », je considère qu’une restriction, quand elle est mue par le libre arbitre de l’individu, ne s’oppose nullement à sa liberté. Pour elle, la liberté et l’obéissance sont deux besoins complémentaires de l’esprit humain. Pour la citer : « Ce qu’on appelle le juste milieu consiste en réalité à ne satisfaire ni l’un ni l’autre des besoins contraires. C’est une caricature du véritable équilibre par lequel les besoins contraires sont satisfaits l’un et l’autre dans leur plénitude. » Voir Simone Weil, L’enracinement : Prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain, Paris, Gallimard, coll. « Collection Espoir », 1949, 249 p.

コメント


bottom of page