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  • La fabrique géographique

En finir avec l’insularité des luttes à l’UQAM

Entre les préceptes anarchistes, les slogans indépendantistes, les rengaines anticapitalistes et quelques maximes situationnistes, les murs du deuxième étage du pavillon Hubert-Aquin¹ ont toujours résonné en moi comme la criante volonté d’expression de militants qui ne se limiteraient jamais à un vote tous les 4 ans ou aux pages d’un journal étudiant. Après 1 an de distanciel, les murs du deuxième comme la moindre couleur ou revendication étaient un réel souffle de liberté. La pertinence de ces « dégradations », entre appropriation du territoire et militantisme performatif, n’est qu’un vague débat face à une réalité étudiante de plus en plus apolitique.


Dans le deuxième numéro du volume 11 d’Union Libre, Elizabeth Guay dénonçait la posture d’une Université du Québec à Montréal se réappropriant, a posteriori, des actes politiques étudiants pour en faire des lieux d’expression institutionnels². Je la rejoins entièrement et comme d’autres auteurs du journal, je me vois dans l’obligation de singer Guy Debord. L’UQAM tente de neutraliser nos revendications, sous couvert de les valoriser, en les circonscrivant entre deux couloirs. Promouvoir pour éradiquer tout aspect subversif de ces actes à l’origine illégaux. Dès lors, les combats incarnés par ces tags ne sont plus des luttes, mais seulement des traces réifiées de ces luttes. À mes yeux, cette tentative s’inscrit dans une stratégie plus vaste : l’insularisation des luttes par la reterritorialisation des espaces quotidiens du militantisme de l’UQAM.


Derrière ce vague concept géographique se cache une politique d’isolement des rares lieux encore mobilisateurs. L’insularisation correspond au processus de transformation d’un territoire ou d’un groupe lui faisant prendre les caractéristiques d’une île. Dès lors au sein de la population, l’immobilisme et l’isolement se développent. Comprenons-nous bien, la concentration des associations modulaires et du café Aquin au fond d’un pavillon ne revêt pas que d’un enjeu d’aménagement. La volonté d’ostracisation par la concentration est évidente. En concentrant les assos, elles disparaissent de l’espace vécu des étudiants. Mais pour l’UQAM cela ne suffit pas. Il faut contrôler tout signe de contestation. Le récent repeinturage des portes des assos n’est que la preuve visible de cette stratégie. On pourrait y ajouter les caméras de surveillance à chaque couloir ou bien les tentatives toujours plus répétées des gardas de pénétrer les locaux associatifs. Les dangers de l’insularisation ne se limitent pas à l’isolement, l’entre-soi est le plus grand des risques. Ce phénomène tue tout renouvellement générationnel des militants et réduit la mobilisation à des relations affinitaires.


L’exception notable de cette insularisation est le local de l’Association facultaire étudiante des sciences humaines (AFESH) et de l’Association facultaire étudiante de science politique et droit (AFESPED) qui jouit d’un positionnement idéal. Il diffuse tracts, stickers et appels à la mobilisation, à la croisée des allées de gestion, d’art et de sciences humaines. Cependant, même ce phare syndical en plein centre de l’UQAM est menacé par la politique de l’institution. L’année dernière, l’administration de l’UQAM voulait déplacer l’AFESH dans le pavillon V et l’AFESPED dans le R. Installer leurs locaux hors de tout lieu de vie et d’enseignement n’est pas anodin. L’UQAM au nom de la logistique veut priver les étudiants des rares syndicats qui œuvrent pour leurs droits. Pour filer la métaphore, c’est comme déboulonner un phare pour y bâtir, 500 mètres plus loin, un îlot bâillonné. Isoler pour mieux régner.


Tout ça n’est que le portrait alarmiste d’un 2e étage proscrit ainsi que d’une AFESH et d’une AFESPED menacées. Mais cela fait bien longtemps que les sciences humaines ont enterré l’idée d’un déterminisme géographique. L’insularisation n’est pas inéluctable, l’isolement n’est pas une fatalité et l’entre-soi n’est pas intrinsèque à ce dernier.


On ne pourra pas déplacer les associations, mais nous pouvons étendre les lieux de revendications. Objectivement, tous les moyens sont bons.


Décorons « leurs » murs de stickers en tout genre ! Tractons toujours plus loin ! Tenons des tables plus visibles que le Sushi Shop ! Continuons à ne pas limiter nos manifestations à la rue. Envahissons l’espace vécu de milliers d’étudiants que l’UQAM tente d’homogénéiser. Habillons de nos combats les escaliers, les toilettes, les couloirs et bientôt les salles de classe d’une université uniforme et morose.

Ce n’est pas un collage qui amènera à la fin de la société capitaliste ou même de celle du spectacle. Mais ce collage amènera peut-être vers l’île du 2e, un-e néo- militant-e, comme ce fut mon cas.


Pour les associations modulaires qui songeraient à renoncer à leur passé militant, n’oubliez pas que les assos ne doivent pas devenir des cercles clos. Ces lieux ont eu une histoire politique avant que vous ne les transformiez en assos de party. Combien d’étudiants ignorent l’existence matérielle de ces locaux ? Combien savent vraiment ce qui se cache derrière les murs peints du 2e ? L’intégration ne se limite pas à l’annuel party d’intégration de début d’année. La géographe Nathalie Bernadie Tahir³ considère que la sublimation de l’isolement peut être un facteur attractif pour les espaces insulaires. Néanmoins, il convient de d’abord se demander ce que l’on sublime. Entre le corporatisme et la continuité de l’histoire militante, il est venu l’heure de choisir.


Nos murs sont hauts et beaux, mais ils ne doivent pas cacher un mouvement mourant. Le 2e doit être l’avant-poste de la mobilisation et non le camp retranché d’une soi-disant avant-garde. Alors, prenons le taureau par les cornes et l’institution par ses murs en propageant nos luttes hors du cadre que l’UQAM veut nous imposer. Les murs n’appartiennent qu’à ceux qui les recouvrent.



¹ Pour les néophytes du pavillon Hubert-Aquin, je traite ici des murs entourant les locaux associatifs au deuxième étage. Ces derniers sont entièrement recouverts de tags, de peintures et de stickers réalisés par des activistes au fil des années, des 8 to stop et des mouvements étudiants. Par ailleurs, cet espace aura pour dénomination « 2e » ou « Deuxième étage » dans la suite de l’article afin de rester concis.

² Élizabeth Guay, « Colère coincée dans un coin de mur blanc », Union Libre, vol. 11, no 2, février 2023, p. 18‑19.

³ Nathalie Bernardie-Tahir, « Des « bouts du monde » à quelques heures : L’illusion de l’isolement dans les petites îles touristiques », Annales de géographie, vol. 644, no 4, 2005, en ligne, <doi: 10.3917/ag.644.0362>, p. 366‑382.

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