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  • Hubert Troli

Vent de grève générale en France


« Je sais aussi que nombre de nos compatriotes ont voté pour moi non pour soutenir les idées que je porte, mais pour faire barrage à celles de l’extrême droite. Je veux ici les remercier et leur dire que j’ai conscience que ce vote m’oblige pour les années à venir ».


C’est sur ces paroles que le président de la République française a entamé en mai dernier son second quinquennat et c’est dans cette même perspective que ce premier s’est engagé à faire du présent projet de réforme des retraites une démonstration de son ouverture aux considérations politiques des groupes parlementaires de l’opposition.


Or, la mobilisation citoyenne, syndicale et étudiante qui marque la France depuis janvier dernier montre bien l’hypocrisie des propos tenus par ledit chef d’État et plus particulièrement l’intransigeance autoritaire que celui-ci dissimule sous sa profession de foi démocratique.

En ce sens, le projet de réforme du gouvernement ne passe ni le test de l’acceptabilité sociale ni celui d’un parlementarisme un tant soit peu intègre étant donné le recours systématique de ce second à l’article 49, alinéa 3, de la constitution, brimant le débat démocratique au sein de l’hémicycle.

Le Premier ministre peut, après délibération du conseil des ministres, engager la responsabilité du Gouvernement devant l’Assemblée nationale sur le vote d’un projet de loi de finances ou de financement de la sécurité sociale. Dans ce cas, ce projet est considéré comme adopté, sauf si une motion de censure, déposée dans les vingt-quatre heures qui suivent, est votée dans les conditions prévues à l’alinéa précédent. Le Premier ministre peut, en outre, recourir à cette procédure pour un autre projet ou une proposition de loi par session.¹ 

Cependant, si l’on ne peut se tromper en affirmant que les dispositions dans lesquelles s’est vue adopté ledit projet de loi le 17 mars dernier relève d’une carence démocratique criante, voire d’un despotisme présidentiel, qu’en est-il de la réforme en elle-même, de ses conséquences, et finalement des motifs invoqués par le pouvoir pour en légitimer l’adoption forcée?


La loi en question repousserait l’âge légal de départ à la retraite de deux ans, la faisant passer de 62 à 64 ans². Parmi les arguments les plus populaires chez ceux en faveur de son adoption, reviennent d’abord souvent les comparaisons avec d’autres États, où l’âge légal de départ à la retraite est déjà de 65 ou plus. Le vieillissement accéléré de la population, se traduisant donc par une croissance de la demande en main-d’œuvre dans les secteurs essentiels, notamment celui de la santé, est lui aussi récurremment mobilisé par les promoteurs de la réforme en question.


Ainsi, si la première de ces deux défenses consiste en un sophisme de double faute des plus patents, le second mérite quant à lui d’être étudié de plus près.


En d’autres mots, celui-ci suggère qu’étant donné l’augmentation de l’espérance de vie moyenne, il va de soi que tous travaillent jusqu’à un âge un peu plus avancé. Mais cette affirmation est-elle aussi indiscutable que certains le prétendent? Il est permis d’en douter.


En effet, si la durée de vie moyenne fit un bond considérable au cours des dernières décennies, il n’en demeure pas moins que cette première n’est pas également répartie entre les diverses couches sociales. Parmi ceux profitant le moins de cette extension de leur existence peuvent être comptés ceux exerçant des travaux physiques : ouvriers d’usine, commis d’épicerie, infirmières, éboueurs… Les statistiques montrent bien que les ouvriers et les ouvrières de France vivent respectivement 6,3 et 3 années de moins en moyenne qu’un cadre du même sexe.³


Par ailleurs, une forte corrélation peut être observée entre emploi physique et infériorité socio-économique. À l’inverse, les carrières qui ne sollicitent pas un effort physique important impliquent souvent un salaire supérieur.


Ainsi, en voulant repousser l’âge de la retraite à 64 ans, le gouvernement français défend un projet amputant le seul répit du productivisme aliénant que connaissent les citoyens les plus vulnérables d’un point de vue économique et dont l’existence, comme précédemment mentionné, est déjà écourtée par la violence du capitalisme.


Est-il aussi nécessaire de rappeler que, si ces individus sont parmi les plus malmenés par cette réforme, ils sont par ailleurs ceux responsables d’effectuer les fonctions les plus essentielles à la survie de la société. En témoigne l’odeur pestilentielle des ordures s’étant accumulées dans la capitale française au cours de la grève des éboueurs et qui, par ailleurs, commence à rivaliser avec celle émanant du Palais de l’Élysée.


En somme, cette réforme des retraites constitue ni plus ni moins un affront au peuple français en ce qu’il brandit la nécessité indiscutable d’un sacrifice commun alors que, comble de l’hypocrisie, les plus riches ont encore le luxe de cesser leurs activités productives à tout juste 40 ans et de passer le reste de leur vie dans la paresse et l’opulence la plus arrogante.

À ce mépris il est légitime pour les classes populaires de répliquer et de faire la sourde oreille aux appels à la modération ainsi qu’à la raisonnabilité leur étant adressée par le gouvernement jusqu’à ce que les élites soient à ce point dépouillées matériellement que rien ne permettra de distinguer ces dernières de la masse. Alors, et seulement alors, pourra être réellement envisagée une éventuelle résignation collective, mais autrement, cette réforme est vouée à demeurer profondément inéquitable et injuste.


Or, par-delà le caractère odieux de cette réforme, méritant d’être dénoncé, il importe de souligner que cette dernière constitue aussi une opportunité considérable pour toute idée politique en faveur d’un renversement majeur des structures étatiques d’oppression en vue de refonder une société plus égalitaire. En d’autres termes, toute crise sociale est un terreau révolutionnaire d’envergure que la gauche peut et doit faire sienne.


En France, syndicats, regroupements étudiants et autres membres de la société civile ont pris la rue à onze reprises depuis janvier dernier, rassemblant à chaque fois plus de 2 millions de participants dans l’ensemble du pays, sans compter les sondages d’opinion publique montrant que plus des deux tiers de la population française sont hostiles au projet de réforme. Le mouvement s’embrase de plus belle le 17 mars dernier alors qu’en un geste spontané plusieurs milliers de manifestants se massent Place de la Concorde à Paris, comme ailleurs en France, après l’adoption en force du projet de réforme par le recours du gouvernement à l’article 49.3 de la constitution minant son intégrité démocratique.

Par ailleurs, la validation du texte de loi par le Conseil constitutionnel le 14 avril dernier n’améliora en rien la situation. Depuis, la réforme est considérée comme constitutionnelle parce que celle-ci reçoit l’aval du Conseil et la décision du conseil est elle-même constitutionnelle puisque la constitution confère à une telle instance le droit de statuer sur la constitutionnalité d’un projet de loi. Bref, l’on peut se demander face à un tel raisonnement tautologique, ce qu’il reste du caractère démocratique de la cinquième République française, régime qui, soit dit en passant, fut conçu à l’image anachronique d’un chef militaire aux tendances naturellement hiérarchiques et autocratiques.


En effet, il est peu étonnant dès lors que le monopole étatique de l’autorité soit menacé en France. Au-delà du projet de réforme des retraites, la population française se voit présentement confrontée au décalage politique entre ce qu’elle considère comme étant les qualités élémentaires d’un État démocratique et la nature réelle de ses institutions actuelles. C’est pourquoi les structures de ces dernières sont mises à mal par le blocage généralisé qui traverse le pays. La tension monte, le gouvernement ne semble toujours pas vouloir reculer et une grève générale est une option ne pouvant être écartée. Inutile de dire que, dans ces circonstances, le peuple scandant « Macron démission! » n’aurait jamais pu voir politiquement aussi juste.




¹ Conseil constitutionnel, Constitution du 4 octobre 1958, 2015, art. 49.3, en ligne.

³ Nathalie Blanpain, « L’espérance de vie s’accroît, les inégalités sociales face à la mort demeurent », INSEE Première, no 1372, octobre 2011.

Catherine Demaison et al., France, portrait social, Montrouge, INSEE, 2020, p. 246.

Jérôme Fourquet et Hugo Lasserre, Les Français et la réforme des retraites, Paris, Ifop ; L’Express, coll. « JF/HL », 2023, 20 p.; Libération, « EN DIRECT - Réforme des retraites : l’interview de Macron a été un «un carburant de la colère» », Libération, section Économie, 23 mars 2023.



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