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  • Mahir Ergun

voyageur de l’infini



je regarde depuis le pont du navire, le port qui fond sous les marées

flammes agitées de la mer dans le sédiment des brouillards

le sel s’accumule de sa mémoire

brûle comme une chanson abandonnée

il fond aussi un autre port, comme tous les ports du passé


maintenant il est trop tard pour penser

dans les rues de quelle ville j’ai perdu la vie

j’étais à bout de souffle dans quelles places désertées

coinçait silencieux dans ma gorge comme un cri

le long des rues sans feuilles où je tiens les gouttes de pluie


le bonheur était possible peut-être à l’époque

une fenêtre qui réchauffe à travers la neige

un lit, un foyer, dans le jaune un souper

les sourires d’une famille qui ne tient pas d’épée

la chaleur d’un nid, le froid d’un piège

le bonheur était une illusion peut-être à l’époque

maintenant le silence est aussi bleu qu’un matin

je ne cherche plus le souffle amer de l’espoir ça fait longtemps

j’embrasse mes ténèbres comme les envies de printemps


on était comme des cascades sautant des étoiles des ravins

traversé des montagnes qui résistent depuis mille ans

sur les chevaux furieux nés des écumes rouges des sept océans

comme si l’on avait caché le bruit de jugement dans leurs crins


parfois j’entendais une voix au loin

un cri sismique qui ébranle les âmes

un vent sauvage qui fait parler les lames


laissez-le monter ! laissez-le monter !


elle disait


laissez le feu monter

dans les villes de la misère

allumons les rues, allumons les boulevards

la faim de nos cœurs ce soir

calmons la par les flammes sévères


et les flammes remplissaient les rues éventées

leurs griffes chaudes dans nos poumons on les a inhalées


les villes

qui respirent du poison de leurs cheminées

où les morts pendent aux réverbères

on a mis le feu à des dizaines d’entre elles

avec notre histoire dérapée


je me souviens de ceux qui n’ont pas été vécus maintenant

je me souviens de ce qui restait dans les flammes

les épées que l’on a forgées des aciers incandescents

on les a laissés dans le coffre de cendres blêmes

et les chemins de fer ont rongé nos effrois

on a regardé à peine une dernière fois

sur les prés violets depuis les barreaux froids


personne ne nous a salués

personne n’a attendu aux escaliers

enterrant les traces des sabots dans nos rêves

on a écrasé nos visages rebelles jusqu’à ce qu’ils crèvent


je regarde maintenant des ports fondus

au soir salé des mémoires perdues

et dans ces eaux grises de l’oubli

je suis un voyageur de l’infini

embarquant le manque de l’aube des nuits

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