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Blanchir les stages : laïciser l’exploitation

  • CASSE
  • il y a 1 jour
  • 8 min de lecture

Texte par la CASSE


En décembre dernier, les administrations de plusieurs universités ont envoyé un communiqué concernant l’application de la Loi sur le renforcement de la laïcité de l’État au Québec dans les milieux de stage du secteur public. Dans ce communiqué paternaliste, on exige que « toutes les personnes stagiaires [signent] un formulaire les engageant, entre autres, à respecter cette loi avant le début de leur stage ». Plus aberrant encore, on leur impose d’être exploitées à visage découvert. N’est-ce pas absurde de cibler les personnes étudiantes déjà précarisées, des femmes qui soutiennent à bout de bras les services publics ; des personnes, qui plus est, souvent migrantes, lesquelles sont diabolisées pour exister et désignées comme boucs émissaires des problèmes socio-économiques en toutes circonstances? 


Dans ce contexte, le prisme du salariat étudiant révèle, dans toute sa brutalité, la contradiction fondamentale du système actuel : on exige des étudiant·e·s qu’elles répondent aux besoins du marché du travail, sans leur accorder les protections, les droits, ni la reconnaissance qui sont associés au statut de salarié·e. Travailler sans être salarié·e, obéir sans pouvoir négocier, servir sans être protégé·e : cette contradiction illustre la manière dont les universités et l’État reconduisent une logique capitaliste fondée sur la précarité, la division et l’isolement. 


L'attaque est tridimensionnelle : 

(1) On contraint les stagiaires aux projets de loi sur le travail sans même les rémunérer ou reconnaître leur statut de salarié·e;

(2) Cette loi est intrinsèquement sexiste, les stagiaires non rémunéré·e·s étant majoritairement des femmes;

(3) Enfin, on attaque plus spécifiquement les femmes musulmanes, celles-ci étant les plus touchées par les dispositions de la loi interdisant le port de signes religieux et étant surreprésentées dans les milieux de stage du care (soins infirmiers, éducation, travail social, éducation à la petite enfance, etc.).


Nous dénonçons cette situation obscène, laquelle nous est révélée comme une déconnexion perverse de l’État qui croit savoir ce dont ont besoin les travailleuses sur le terrain. Pis encore, cette dernière nous révèle l’hypocrisie paternaliste d’un gouvernement qui prétendant faire la promotion de la laïcité, se fait plutôt le propagandiste d’un ethnonationalisme réactionnaire. 


À rebours de cette vision raciste, nous portons l’horizon d’une société post‑capitaliste qui refuserait de contraindre un·e étudiant·e portant le hijab à choisir entre sa dignité et son intégrité matérielle. Car cette loi est une fabrique à précarité qui forme les futures travailleuses à consentir aux atteintes à leurs conditions d'existence assénées par l’État complice du capital. Et c’est précisément ce régime autoritaire que les mobilisations étudiantes, féministes, antiracistes et communautaires ont historiquement cherché, et cherchent encore, à fissurer, en martelant : un stage, c’est du travail! Et un travail se doit d’être payé, protégé, négocié. Dans une société émancipatrice, le travail du care (aujourd’hui invisibilisé, féminisé, racisé, surexploité) serait reconnu comme nodal à la reproduction de la vie. En revendiquant la rémunération, la protection et la dignité des stagiaires, nous esquissons déjà les contours d’un monde où le travail n’est plus fondé sur l’exploitation, mais sur la solidarité, l’autonomie collective et la justice sociale.


Quand l’État exclut au nom de l’égalité


Avec la récente démission de François Legault du poste de Premier ministre, suivie d’une réjouissance justifiée de plusieurs, il est important de se rappeler que la lutte contre les systèmes de domination racistes, patriarcaux et capitalistes ne s’arrête pas à la critique de la CAQ. L’ensemble de la classe politique et le système parlementaire bourgeois contribuent systématiquement à la reproduction de ses rapports de domination. 


À cet égard, on peut penser aux fémonationalistes, capitalisant sur un discours féministe aux saveurs libérales racistes, dont les discours pullulent dans les médias bourgeois. Ces derniers nous révèlent une hypocrisie sans nom. Il est particulièrement curieux que plusieurs politiciens deviennent soudainement de grands féministes lorsqu’il est question de laïcité et de port de signes religieux. La Loi sur le renforcement de la laïcité de l’État au Québec attaque directement les femmes portant le hijab. Par ces projets de loi islamophobes et racistes, l’État, soutenu par l’appareil médiatique bourgeois, instrumentalise le port du hijab comme étant un objet de domination. Leurs discours laissent entendre que l’égalité homme-femme au Québec serait en voie d’être atteinte et que le port de signes religieux représente une forme de « recul » au nom des sacro-saintes valeurs québécoises. L’hypocrisie que nous venons d’évoquer réside dans ces arguments pseudo-féministes débordants de paternalisme. Dans les faits, lorsque l’État empêche les femmes musulmanes de porter le hijab, en mettant en place des lois visant grotesquement ce groupe, il retire à ces mêmes femmes le droit de poursuivre leurs études dans la mesure où les stages dans le secteur public tels qu’en éducation ou en soins infirmiers sont obligatoires et, de surcroît, non rémunérés. Les arguments mobilisés pour interdire aux  femmes à disposer librement de leur corps nient du même coup l’agentivité de celles-ci. On assiste alors dans ce cas de figure à une dichotomie ; l’État scande qu’il souhaite l’émancipation des femmes, mais cette « émancipation » sera seulement accessible à celles qui acceptent cette injonction. 


Le « Nous » construit par le discours nationaliste hégémonique en est un « Nous » résolument catholique et exclusif. À ce titre, le discours médiatique et parlementaire bourgeois joue un rôle moteur dans l’édification d’un « Autre » et corollairement dans la montée du nationalisme identitaire. La laïcité, dans le cas québécois, n’est pas un projet d’unification permettant de protéger la liberté de religion. Il s’agit d’un travail d’attribution de rôles, du groupe majoritaire avec ses valeurs jugées bonnes tout en construisant l’« Autre » comme une menace à celles-ci. 


Les syndicats au secours des stagiaires? 


Il s’avère vain d’attendre de l’arène parlementaire bourgeoise, ou de l’élection d’un nouveau parti au pouvoir, le retrait de cette loi qui, sous un vernis universaliste, cristallise, instrumentalise et exacerbe matériellement des régimes d’oppression et d’exclusions racistes à des fins électoralistes et populistes. En aucune circonstance nous ne nous permettrons de nous prêter au jeu pipé qu’ont à nous offrir les élections bourgeoises. 

Dès lors, dans quelles structures devons-nous unir, investir et concentrer nos forces en vue d’organiser la résistance à cet assaut en règle, lancé contre nos camarades portant le hijab et, du même fait, contre l’ensemble des classes exploitées? Il pourrait être tentant de se rabattre dans un premier temps sur les formes historiques du mouvement ouvrier. En effet, l’appareil syndical constitue, encore à ce jour, le mode d’organisation de la classe laborieuse et de défense de ses intérêts propres dont la légitimité jouit de loin de la plus haute reconnaissance. Par ailleurs, l’appui matériel et légal dont firent preuve la plupart des centrales syndicales québécoises à l’égard des revendications de salarisation mises de l’avant par les stagiaires en enseignement, pourrait être perçu comme un présage de leur engagement futur aux côtés des milliers de travailleur·se·s et stagiaires −majoritairement racisé·e·s− qui pâtiront de cette nouvelle loi. Or, les mêmes raisons qui nous mènent à nous détourner de tout organe partidaire bourgeois, aussi progressiste se veut-il, nous conduisent également à conserver une méfiance sévère ainsi qu’une prudence lucide quant aux capacités réelles des institutions syndicales à faire front auxdites politiques racistes. 


Bien qu’il puisse en être question dans une publication ultérieure, l’objet du présent texte n’est point de déterminer la perspective définitive de la CASSE quant au syndicalisme. Le syndicalisme est-il en crise et suffirait-il en ce sens de chercher à lui redonner ses lettres de noblesse historiques ou bien cette crise est-elle plutôt un symptôme intrinsèque à la forme syndicale dans son rapport indépassable au mode de production capitaliste? Le présent texte ne prétend point répondre à une telle problématique. Néanmoins, force est de constater que la même déconnexion des intérêts de la classe gouvernante de ceux de la population à laquelle donne lieu la comédie démocratique bourgeoise s’opère tout autant au sein des syndicats et engendre des réflexes populistes et opportunistes similaires. La réaction mitigée de certaines centrales syndicales, montrent pourtant leur appui aux revendications des stagiaires en enseignement, constitue à ce titre un témoignage exemplaire de cette dépolitisation généralisée auxquelles sont soumises ces institutions. Autrement dit, alors que l’État, en revêtant les habits d’un universalisme laïc, met en œuvre des politiques avivant l’ostracisation des couches les plus vulnérables de la classe exploitée, les élites syndicales de certaines centrales, plutôt que de monter aux barricades, comme il devrait en être attendu d’elles, évitent d’assumer une posture politique franche sur l’enjeu par crainte de voir leur légitimité entamée parmi leur membrariat. En reproduisant les formes hiérarchiques et bureaucratiques caractéristiques de l’État, les institutions syndicales se voient dépouillées de toute leur substance politique si ce n’est celle présidant aux intérêts de leurs figures dirigeantes. 


Est-ce à dire que seule une mobilisation rompant toute forme de lien avec les structures syndicales serait à même de contester avec succès une politique réactionnaire comme celle sur la laïcité de l’État? Non. Cependant, il va sans dire que dans l’état actuel des choses, tous les lieux où se nouent des relations entre des initiatives politiques émancipatrices et les structures syndicales constituent autant d’occasions pour ces premières de voir leurs revendications diluées et leur caractère combatif pacifié.


La politique est une affaire de conflit et on ne peut faire de place à nos côtés pour des organisations cherchant à s’accommoder opportunément et tacitement des idéologies racistes, sexistes et xénophobes au service de ceux qui tiennent nos chaînes, et ce même si lesdites organisations sont réputées historiquement être celles qui défendirent les intérêts de la classe exploitée. En tant qu’étudiant·e·s et stagiaires, nous avons alors toustes intérêt à réfléchir aux façons de nous organiser de manière autonome et à comment articuler nos alliances.  


Notre lutte n’abandonnera aucune travailleuse


Il est clair que l’exclusion des stagiaires portant le hijab du marché du travail contribue à accroître la précarité de leurs conditions de vie et de travail, en les reléguant de facto à la sphère privée. De plus, en étant empêchée d’investir l’espace public à travers un rôle professionnel reconnu, cette stagiaire se voit symboliquement renvoyée à la sphère domestique. Or, ce déplacement forcé vers la sphère privée ne peut qu’accentuer la précarisation du travail du care, puisqu’il reconduit la charge du soin vers les femmes les plus marginalisées et les moins protégées. Par exemple, si les femmes portant le hijab ne peuvent pas devenir infirmières comme elles le souhaitent, ce n’est pas parce que le système n’a plus besoin d’elles. Au contraire, le capital trouve toujours une façon de mettre les femmes au travail, surtout celles qu’il peut payer moins cher. En les excluant des professions reconnues et protégées, on les pousse directement vers la sphère privée, là où le care est exploité dans l’ombre, sans droits, sans reconnaissance et pour des salaires dérisoires. Cette logique précarise celles qui sont déjà ciblées par le racisme et le sexisme et elle perpétue une division du travail où les femmes racisées sont assignées aux tâches les plus dures, les moins payées, les moins reconnues. Bref, empêcher ces femmes d’accéder à des métiers protégés, ce n’est pas seulement une exclusion, c’est une façon très concrète d’organiser systématiquement leur précarité, de leur dénier des droits fondamentaux.


Notre lutte ne se fera jamais sans les premières concernées, sans celles qui subissent les formes les plus violentes de précarité et d’exclusion. Nous refusons ce modèle qui sacrifie certaines femmes au nom d’une prétendue neutralité. Nous refusons que nos camarades soient exclues du marché du travail dans le secteur public pendant qu’on profite de leur travail dans la sphère privée à bas salaire. Enfin, nous affirmons que le salariat étudiant n’aura de sens que s’il inclut toutes les travailleuses portant le hijab, racisées, migrantes. Parce qu’une victoire qui laisse certaines personnes derrière n’est pas une victoire : c’est la reproduction du système que nous combattons.


Références bibliographiques


Diab, Z. (2025). La loi québécoise sur la laïcité de l’État (loi 21) au prisme de l’herméneutique critique du soupçon et de la recherche-action participative : institutionnalisation de l’islamophobie genrée et mort/survie sociale des muslimāt muḥaǧabāt [thèse de doctorat, Université de Montréal]. Papyrus.  Diab_Zeinab_2025_these.pdf (5.32 MB) 


Pour plus d’informations: 

Observatoire pour la justice migrante. (s.d.). https://observatoirepourlajusticemigrante.org/








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