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Colon un jour, colon toujours!

  • Tristan Boyer, Valérie Binzer et Félix Thibaut De Maisières
  • il y a 50 minutes
  • 4 min de lecture

Par Tristan Boyer, Valérie Binzer et Félix Thibaut De Maisières


Un discours colonial choquant

Le 22 janvier dernier, le premier ministre Mark Carney, avec son discours profondément révisionniste, a rappelé au monde entier que le Canada est un État colonial. Dans ce dernier, il soutient que, depuis la bataille des plaines d’Abraham, l’État canadien a privilégié, l’adaptation plutôt que l’assimilation, le partenariat plutôt que la domination et la collaboration plutôt que la division, effaçant ainsi la réalité coloniale toujours en cours. Il ne fallut que peu de temps aux souverainistes pour s'emparer de cette occasion pour critiquer l’État canadien. 


En effet, très rapidement, plusieurs militant·e·s de regroupements souverainistes qui se revendiquent antifascistes, féministes et décoloniaux comme OUI Québec, le Mouvement Étudiant Indépendantiste (MÉI) ou encore  le Comité souverainiste de l’UQAM (COSUQAM) se sont empressés de critiquer ce discours. Ils ont notamment rappelé que la déportation des Acadien·ne·s, l’oppression de la population canadienne-française ainsi que l’existence des pensionnats autochtones constituent la preuve d’une culture d’assimilation et de colonisation encore présente au Canada.


Parmi ces souverainistes figure Paul St-Pierre Plamondon, qui s’est empressé de dénoncer le discours de Mark Carney comme s’inscrivant « dans une longue lignée de colonialisme britannique ». Cependant, cette prise de parole apparaît pour le moins contradictoire lorsqu’on la met en relation avec ses propres déclarations passées. En novembre dernier, lors du lancement du Livre bleu, le chef du Parti québécois affirmait que « nous ne sommes pas issus d’une domination coloniale sur d’autres nations » et que le Québec n’aurait « pas vraiment de passé conflictuel », contribuant ainsi à effacer les effets réels de la colonisation sur les peuples autochtones. Avec ce discours, PSPP participe lui-même à une relecture sélective du passé colonial qui cherche à nier les rapports de domination en jeu sur le territoire québécois, reproduisant ainsi les logiques mêmes qu’il prétend dénoncer.


Dans ce même esprit d’invisibilisation des vécus et des traumatismes des peuples colonisés, il a fait référence, le 25 janvier dernier, aux paroles de Gandhi pour comparer la situation des Québécois·e·s à celle des Indien·ne·s sous la brutale colonisation esclavagiste britannique. Le tout réalisé en dessous d’un slogan au arrière goût maintenant ironique : « Écrire l’histoire ». Il est important de prendre conscience que ce discours de PSPP cherche à redistribuer les « rôles » du passé en prétendant que les réelles victimes de la colonisation violente et génocidaire du continent nord-américain ne sont pas les Peuples Autochtones mais bien la population Canadienne-Française. Ainsi, il fait, une fois de plus, transparaître la nature virulente de la rhétorique péquiste. 


Les contradictions du souverainisme progressiste


Tout de même, il faut dire que nous nous habituons de plus en plus aux dérapages du chef de file indépendantiste, notamment en matière d’immigration ou encore en ce qui concerne sa volonté de calquer sa politique monétaire et militaire sur le gouvernement fasciste de Trump. Toutefois, ce qui nous a particulièrement troublés, c'est l'absence de réaction des militant·e·s et des organisations indépendantistes soi-disant progressistes, antifascistes et décoloniales face au discours de PSPP, qui s'étaient pourtant jetées sur Mark Carney quelques jours plus tôt pour ses remarques semblables. 


Cette asymétrie met de l’avant une tension fondamentale au sein du mouvement souverainiste progressiste : la volonté de préserver une unité stratégique pour l’indépendance semble primer sur les valeurs morales que ces groupes prétendent défendre. 


La critique du colonialisme devient alors conditionnelle, appliquée uniquement lorsqu’elle sert les intérêts du projet national, et mise de côté lorsqu’elle risque d’en fragiliser l’unité ou les figures importantes. Cette logique se manifeste également dans la tendance de certains milieux souverainistes à banaliser, voire à légitimer, des prises de position ouvertement réactionnaires au nom d’un prétendu « front commun ». La tolérance des discours portés par des figures comme Mathieu Bock-Côté dans certains espaces « militants » (Shoutout Génération OUI qui a offert une tribune à ce dernier) illustre les compromis idéologiques pour élargir les gains indépendantistes.


Pour une cohérence politique réelle


Nous pensons qu’il est impossible de simplement remplacer l’État canadien fédéraliste par un État québécois indépendant pour avoir un réel projet décolonial, surtout lorsque les structures étatiques coloniales demeurent inchangées. Une souveraineté qui ne remet pas en question l’héritage politique de la colonisation de peuplement, ni la place qu’y ont occupée, et qu’occupent encore les Québécois·e·s, risque surtout de reproduire les mêmes rapports de forces et les mêmes dynamiques de domination sous un autre drapeau. Refuser d’adresser ces contradictions ainsi que repousser systématiquement les débats idéologiques à « l’après-indépendance » ou minimiser les discours problématiques au nom de l’unité stratégique affaiblit non seulement la crédibilité du mouvement, mais aussi sa portée émancipatrice promise. 


Notre intention ici n’est pas de nier la sincérité des personnes engagées dans les mouvements souverainistes progressistes, ni de rejeter d’amont l’idée d’une émancipation nationale. Nous croyons au contraire que plusieurs de ces militant·e·s aspirent réellement à un projet de société plus juste, antifasciste et décolonial. Nous demandons simplement une cohérence politique réelle des militants des groupes tels que OUI Québec, le MÉI ou encore COSUQAM car on ne peut pas prétendre lutter contre le colonialisme tout en fermant les yeux sur les agissements et discours de son propre camp. 


Si le projet souverainiste souhaite véritablement s’inscrire dans une perspective décoloniale, il doit accepter de se confronter à ses problèmes, même si cela entache l’unité du mouvement. Il doit rompre avec les récits de justification de la colonisation et reconnaître que la libération nationale ne peut se construire dans les institutions étatiques actuelles, au détriment des peuples colonisés. C’est à cette condition qu’une réflexion honnête sur l’autodétermination pourra émerger, non comme une simple reconfiguration du pouvoir, mais comme une réelle remise en question des structures coloniales qui façonnent encore notre monde.


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