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À propos d’hégémonie… Réponse à «Pour que dans un Québec Libre…»

  • Léo Palardy
  • 20 déc. 2025
  • 3 min de lecture
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Léo Palardy


En partant d’une interprétation idéaliste de la notion d’hégémonie se centrant sur la forme de l’État-nation plutôt que sur les rapports de classes qu’elle recouvre, l’auteur·ice du texte « Pour que dans un Québec Libre… » ne pouvait faire autrement que de passer à côté de l'événement fondamental autour duquel se structure notre époque. Celui-ci n’est nul autre que la crise organique du mode d’accumulation néolibéral, crise se manifestant à une échelle transnationale. C’est dans cette optique que ce texte tentera de recadrer le débat.


Il nous faut, en effet, pour comprendre la situation actuelle au Québec, revenir sur ce phénomène en tant qu’il prend forme à une échelle dépassant largement les relations Québec-Canada.


La mondialisation néolibérale a donné lieu à l’émergence de classes transnationales (ou plutôt partiellement dénationalisées) ; classe capitaliste transnationale, travailleur·euses immigrant·es temporaires et précariat, les « classes moyennes » étant alors progressivement déclassées en direction du précariat. 


Si la bourgeoisie s'est appuyée dès le départ sur une domination à peine voilée pour constituer et maintenir en place ce bloc historique transnational, il n’en demeure pas moins qu’elle réussissait jusqu’à récemment à entretenir suffisamment d’illusions (ou de désespoir) pour s’imposer. Cependant, du fait des conséquences évidemment désastreuses de cet énième cycle d’accumulation capitaliste et de l’épuisement manifeste de celui-ci, il est de plus en plus clair que plus personne n’y croit. 


Assurément, ce que certain·es s’évertuent à appeler « crise de la représentation » ou pire « crise de la démocratie », n’est en réalité rien d’autre qu’une crise organique ou crise d’hégémonie. La classe dominante n’est plus en mesure d’obtenir le consentement des masses et c’est là qu’elle sort l’État-nation de son chapeau. 


La classe capitaliste transnationale compte maintenant s’en sortir en constituant un nouveau bloc historique, s’appuyant sur les sections plus ancrées nationalement de la bourgeoisie, sur la « classe moyenne nationale » mythifiée et sur la répression et l’exploitation accrue des immigrant·es et du précariat. 


Dit autrement, l’on pourrait dire que suivant une phase de déterritorialisation, la machine de guerre capitaliste mondiale amorce un mouvement de reterritorialisation sur l’État-nation (mouvement ayant pour objectif de redémarrer un nouveau cycle d’accumulation). Cette reterritorialisation compensatoire inséparable du mouvement profond de déterritorialisation absolue au cœur du capital (l’expropriation perpétuelle des mondes et de la vie), prendrait ici plusieurs formes, reterritorialisation économique partielle ou simulée, reterritorialisation libidinale des affects frustrés sur la nation, etc. Mais revenons à notre sujet initial. 


C’est donc en les situant dans ce contexte transnational qu’il nous faut interpréter les phénomènes hégémoniques tels qu’ils se manifestent au Québec et au Canada aujourd’hui. Si le nationalisme et le militarisme canadien se font de plus en plus prégnant et que le conservatisme a le vent en poupe au niveau fédéral, on peut observer un phénomène similaire dans la province, c’est ce que l’auteur·ice du texte ici critiqué feint de ne pas voir. 


On ne parlera donc pas ici, « d’hégémonie canadienne » ou de « contre-hégémonie indépendantiste à construire », mais on se contentera de constater que la force présentement hégémonique dans la province est un nationalisme identitaire chauvin s’appuyant (que l’on le veuille ou non) sur les intérêts de la bourgeoisie nationale et de la section partiellement dénationalisée de la bourgeoisie. 


On constatera alors que cette force s’imbrique parfaitement dans le nouveau bloc transnational néofasciste présentement en voie d’ascension et on se demandera comment de jeunes idéalistes (insulte marxiste) peuvent bien ne pas se rendre compte, qu’en supportant abstraitement un projet d’indépendance « de gauche » et concrètement la stratégie électorale d’un parti ethno-nationaliste, iels contribuent à la légitimation d’un projet fondamentalement réactionnaire. 


Que faire dans un tel contexte ? Il faut se défaire des fétiches nationaux, résister au double mouvement de déterritorialisation-reterritorialisation-déterritorialisation sur lequel nous entraîne le capital. Refuser l’imposition des frontières (frontières nationales, frontières raciales, frontières du genre) sur lesquelles le capital voudrait bien s’appuyer pour entamer une nouvelle vague de spoliation. 


Il nous faut finalement nous constituer en tant que force autonome, construire un bloc historique transnational des subalternes à même de véritablement toucher terre. Toucher terre sur ce territoire, territoire qui ne nous appartient pas, territoire qui est territoire en tant qu’il ne nous appartient pas. Non, la territorialisation (non-possessive) n’a rien à voir avec l’État-nation, qui n’est rien d’autre qu’un organe de reterritorialisation compensatoire du capital. 


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Bibliographie


Deleuze, G. et Guattari, F. (1980), Capitalisme et schizophrénie 2 : Mille plateaux, Paris, Les Éditions de minuit.


Palardy, L. et Canet, R. (2025, 27 octobre), Crise organique du néolibéralisme et retour du nationalisme conservateur au Québec : Comment Gramsci nous aide à comprendre les guerres culturelles contemporaines. Colloque du Collectif de Recherche Gramscienne (CRG) 2025 : Que faire… des Médias ? Perspectives gramsciennes sur les médias en période de contre-révolution conservatrice, Montréal, Québec. 

Paletha, U. (2020), « Fascisme. Fascisation. Antifascisme. », Contretemps : Revue de critique communiste. En ligne : https://www.contretemps.eu/fascisme-fascisation-antifascisme/



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